Jacques Calonne, l’insaisissable noctuelle

Un coup de coeur du Carnet
Pierre MALHERBE

calonne_malherbeOut­re une déli­cate pièce pour piano de Mau­rice Rav­el, dédiée à Léon-Paul Far­gue, il existe une myr­i­ade de noctuelles, près de vingt-cinq mille espèces à la sur­face de la terre, sem­ble-t-il, et qu’on appelle un peu plus anonymement des papil­lons de nuit. Les che­nilles de noctuelles sont la ter­reur des agricul­teurs et des pas­sion­nés des jardins, car, polyphages, elles se nour­ris­sent de tout ce qui leur passe sous le nez, et unique­ment la nuit bien sûr – la journée, elles digèrent leur fes­tin et se reposent avec non­cha­lance. Jacques Calonne, né en 1930 à Mons, fait par­tie de cette grande famille des noctuelles, à ceci près qu’il n’est la ter­reur de per­son­ne ayant les doigts verts.

Au con­traire, ce reje­ton de Cobra dont il fut l’un des plus jeunes mem­bres, à 19 ans, n’a aucune peine à rassem­bler autour de sa per­son­ne de touche-à-tout, de ses par­ti­tions musi­cales, écrits poé­tiques, pein­tures, com­po­si­tions cal­ligraphiques et joyeuses extrav­a­gances artis­tiques, une imposante myr­i­ade d’amis et de con­nais­sances. Com­posé avec soin et ent­hou­si­asme durant plusieurs années par Sylvie Van Hiel Broodthaers, voici que paraît à L’Âge d’Homme un de ces livres-mon­stres qui font le bon­heur des fure­teurs d’encyclopédies, et de tous ceux qui souhaiteront décou­vrir ou approcher de plus près ce lépi­dop­tère let­tré et curieux qu’est Jacques Calonne, égale­ment con­nu sous le nom du « Ténor mondain »  – l’une de ses innom­brables activ­ités de soirée.

Souris, Boulez et Plas­tic Bertrand

Qui est réelle­ment Jacques Calonne ? Près de six cent pages four­mil­lantes de témoignages, de textes, d’entretiens, de con­ver­sa­tions impro­visées, de doc­u­ments, ne per­me­t­tent évidem­ment pas de saisir l’insaisissable. Car, fidèle à sa répu­ta­tion – « per­son­ne n’a vécu, ne vit comme lui l’antispécialisme de Cobra », écrivait son ami Dotremont en 1970 – Calonne s’est démul­ti­plié dans le temps, l’espace et les dis­ci­plines. La musique y tient une grande place, lui qui, formé/déformé au con­ser­va­toire de Brux­elles, et ensuite à l’académie des beaux-arts, ren­con­tra le dodé­ca­phon­isme grâce à André Souris. Dès le milieu des années 50, il fréquente durant quinze ans l’école de Darm­stadt (Stock­hausen, Mader­na, Boulez…) puis, plus tard, Bartholomée, Foc­croulle, et même Plas­tic Bertrand. Entre la car­rière de com­pos­i­teur-théoricien d’avant-garde et celle de chanteur de mélodies de salon ou de cabaret, Calonne n’a pas choisi, embras­sant les deux. Ce qui donne ce com­pli­ment expert du musi­co­logue Har­ry Hal­bre­ich : « Une œuvre de Jacques, c’est comme un dia­mant. Il aurait pu être le plus grand com­pos­i­teur du pays. C’est un mar­gin­al irrécupérable. »

Le goût de l’inachèvement

La lit­téra­ture et les arts plas­tiques n’en ont pas moins attiré dans leurs filets – à moins que ce ne soit l’inverse ? – l’auteur de Belle que jamais, un roman (et le seul), pub­lié par Dotremont dans sa revue « Strates ». Par Cobra, ce col­lec­tion­neur de pommes de terre en ger­mes, de boîtes d’allumettes et de dis­ques 78T se lie avec les acteurs de la « Bel­gique sauvage », le futur créa­teur des logogrammes, Pierre et Micky Alechin­sky, Asger Jorn, mais égale­ment Appel, Bury, Rein­houd, André Balt­haz­ar ou encore les frères Piquer­ay. Assez dés­in­volte pour ne pas vouloir faire œuvre achevée, syn­onyme de pierre tombale, il laisse s’accumuler de petites choses, objets divers, brèves de comp­toir, apho­rismes, pas­tich­es poé­tiques, bêtis­es enten­dues, nota­tions légères et mignardis­es drôles, qui se dégus­tent ici comme des œufs d’esturgeon : « Dans le bot­tin de Berlin, en 1972, on trou­vait seize Richard Wag­n­er. » Ou : « Lorsqu’un Français tombe sur un mot français qu’il ne con­naît pas, il croit que c’est un bel­gi­cisme. » Et encore: « Lu sur une affiche. La Tem­pête de William Shake­speare, spec­ta­cle en plein air. »

Pas franche­ment attiré par les sur­réal­istes, il lorgne volon­tiers du côté des lex­i­co-lin­guistes. Peut-être pas Hanse ou Gre­visse, mais plutôt Schley­er, assez oublié aujourd’hui, créa­teur du volapük, un lan­gage arti­fi­ciel cousin de l’esperanto. La ver­sion de Calonne du « Cor­beau et du Renard » en cet idiome est un chef‑d’œuvre d’oralité, tout comme son Petit lex­ique picard belge qui n’eût pas déplu à Scute­naire. Calonne per­son­nage a encore promené sa sil­hou­ette de dandy dégin­gandé dans des films de Luc de Heusch, Boris Lehman, Jan Buc­quoy, Fred Van Besien, Claude François, Noël Godin, et déam­bulé noc­turne­ment en maints est­a­minets, en com­pag­nie d’amies et d’amis, con­nus ou incon­nus. Pour un grand nom­bre d’entre eux, dont Edouard Baer, ils se trou­vent en assez bonne sit­u­a­tion dans cet ouvrage impa­ra­ble, aus­si inclass­able que le reste son sujet. A vos filets !

Jacques CALONNE, Noctuelles, orchestré par Sylvie Van Hiel Broodthaers, Lau­sanne, L’Âge d’Homme, 592 p., 35 €

Jacques Calonne évoque Noctuelles au micro d’Ed­mond Mor­rel, pour espace-livres.be