Archives par étiquette : mémoire

Le vertige des masques

Jean-François FÜEG, Ni Dieu, ni halušky, préface de Jean-Pierre Sakoun, postface de Dominique Costermans, Territoires de la mémoire, 2019, 96 p., 9 €, ISBN : 978-2-930408-43-9

« Elle qui avait lutté toute une vie pour ne pas être fille d’immigrés, la termina  Anna Bielik », Page 69, Jean-François Füeg lâche cette phrase simple et trouble, la nomination initiale la mère reprenait le dessus et Annie allait disparaître…

Dans Ni Dieu, ni halušky, son dernier opus, l’auteur poursuit la quête d’une mise à jour du palimpseste de toute immigration, des secrets de famille intriqués dans l’histoire collective, des silences paralysants. Cette suite de livres[1] poursuit avec une qualité rare, le dévoilement du concept de « stress identitaire ». L’histoire d’Annie, c’est l’histoire de la mère, celle qui conte une autre histoire fondatrice à ses enfants, qui raconte l’Histoire à sa façon, déportée du réel, en touches rhapsodiques, cousant bout à bout des incongruités qui tiennent, se polissent, prennent sens et enlisent la famille au fil du temps. Continuer la lecture

Maille à partir avec Mamie !

Patricia HESPEL, La dernière maille, Genèse, 2020, 318 p., 22,5 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9 791094 689639

Une nuit d’avril, un homme est extirpé d’une voiture par quatre individus, battu, laissé pour mort. Mais il est découvert, les secours sont appelés. Sauvé ?

Le prologue est écrit/narré de manière limpide, dynamique. Des tessons de suspense saupoudrent le décor : la haine des agresseurs, le « bon droit » qui « anesthésie leurs doutes » ; la surprise de l’agressé ; la présence d’une instance narrative mystérieuse.

Sauvé ? La première partie, Catherine, débute avec le réveil de la victime dans une chambre d’hôpital. Le narrateur se demande où il est, qui il est, ce qui lui est arrivé. Rebaptisé Néo (!) par le personnel hospitalier, il apprend qu’on a failli le débrancher, personne ne l’a réclamé, il semble surgi du néant. Désemparé, il se raccroche à une doctoresse, Catherine Milan, dont les soins, l’attention (et l’attente ?) dépassent la norme. Continuer la lecture

Une vie en éclats

Un coup de cœur du Carnet

Annick WALACHNIEWICZ, Il ne portait pas de chandail, L’Arbre à paroles, coll. « If », 2018, 184 p., 18 €, ISBN : 9-782874-066665

walachniewicz il ne portait pas de chandailJe vous le concède, le nom de l’auteure n’est pas facile à retenir et pourtant, ce n’est en aucun cas une raison de rater le premier roman d’Annick Walachniewicz, Il ne portait pas de chandail, qui sortira dans quelques jours aux éditions de l’Arbre à Paroles, dans la collection narrative « iF ».

Tout commence à l’Ouest, en 2012, avec Dora et Hans qui viennent « lui » annoncer que son père, dont on apprendra bientôt qu’il est décédé en 2001, « était prisonnier dans un camp d’extermination.  Il travaillait dans les chambres à gaz, dans les fours. » Continuer la lecture

Quand la maladie est dépeinte avec minutie…

Joëlle VAN HEE, Mémoire en eaux troubles, Éditions du Jasmin, 2017, 228 p., 14,90 €, ISBN : 978-2-35284-110-4

van hee.jpgPartagée entre l’écriture et l’enseignement, Joëlle Van Hee nous avait jusqu’alors habitués aux contes et nouvelles, qu’elle nous narre avec brio. Elle nous propose ici un roman pour adolescents et adultes, où la relation à l’autre, celui qui oublie, qui nous quitte doucement, et qui pourtant nous guide, reste prédominante.

Le monde d’Antonin s’effondre lorsqu’il apprend que son grand-père est atteint de la maladie d’Alzheimer. Le voilà contraint de rencontrer son Papy dans une institution hospitalière où les compagnons d’infortune du grand-père évoluent, comme ils peuvent. L’adolescent assiste impuissant à la lente et inéluctable dégradation de son grand-père : la perte de ses facultés, de la parole, de son autonomie… ironie du sort que cette dégradation pour un commandant retraité de l’armée. « Un vieux Capitaine Crochet… avec le regard de Peter Pan. » Continuer la lecture

Cernes de famille

Chantal DELTENRE, La Forêt Mémoire, maelstrÖm, 2016, 110 p., 12 €

deltenreComment imbrique-t-on dans sa mémoire les souvenirs, doux ou douloureux ? Comment faire pour qu’ils se transfigurent, se floutent et ne nous digèrent pas tout cru ?
Dans La Forêt-Mémoire, la narratrice, encore enfant, a planté à son seul usage une canopée sensible imaginaire. Au plus profond, comme dans autant de boules à neige, elle peut à loisir éteindre ou animer les scènes qu’elle a vécues : Grande, la mamy aimante, en train de raccommoder un chandail. Grand, le pépé communiste, feuilletant Le Drapeau Rouge en quête d’une nouvelle manif où il l’emmènerait. La Ducasse d’Ath et ses Géants au dernier week-end d’août, les bords de la Dendre et la statue de Saint Antoine, qui veille sur la plus jeune occupante de la maisonnée. Il reste malgré tout des paysages qui grésillent bien trop à son goût, sous tension ou au mieux, vidés de tout lien. Des moments qu’elle ne maîtrise guère: tous ceux où apparaissaient ses parents, mariés très jeunes et comme encombrés de leur progéniture. Continuer la lecture

La mémoire-refuge face au monde en déroute

Michel JOIRET, Le Carré d’Or, M.E.O., 2015, 160 p., 16 €

joiret_ghysenPour colorer, réchauffer « le silence de la vie », une vie qui lui glisse entre les doigts, vide de joie, d’émotions, de sens, depuis la mort d’Hélène, son épouse chérie, l’avocat Maxime Dubreuil s’enveloppe du souvenir des jours enfuis. Continuer la lecture

« On ne fait que cela, répéter »

Jean-Pierre ORBANNous nous ressemblons tant, MaelstrÖm, 2015, 56 p., 6 €

orbanInutile de s’interroger sur le genre auquel appartient Nous nous ressemblons tant de Jean-Pierre Orban. Le lecteur, bien libre de convoquer le narrataire invisible du Camus de La Chute, le délire de Molloy, le désarroi des Six personnages de Pirandello ici ramenés à un seul, pourquoi pas même l’écorchement brellien de Ces gens-là, ne trouvera pas dans ces illustres références des besicles interprétatives d’un grand secours. Le ton donné est en tout cas celui de la confession embarrassée, hargneuse parfois, quand ce n’est un tantinet manipulatrice dans sa séduction de l’auditeur.

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