Au désert de soi

Un coup de coeur du Carnet
Thierry DETIENNE

hoffelinckVoici le récit d’un basculement, celui du jeune Karl Götz qui s’extirpe de sa vie ordinaire et va franchir toutes les limites. À l’origine de sa mutation, la demande qu’il reçoît du professeur d’archéologie dont il est assistant : victime d’une chute, le vieil homme lui annonce qu’il voit en lui son successeur et qu’il compte sur lui pour le représenter dans une rencontre internationale à Tunis auprès d’un vieil ami.

Élevé et instruit dans le monde bien-pensant de Vienne, Karl ne se soucie guère de ses obligations de jeune père et saisit immédiatement l’occasion de sortir d’un univers où il se sent à l’étroit. Située dans le passé, suffisamment loin pour que le voyage se fasse en train et en paquebot et pour que le courrier postal tienne la place du téléphone, l’intrigue se déroule à partir de ce point de rupture pour briser toutes les entraves. À Tunis, Karl s’intéresse tout de suite à Amina, la fille de l’archéologue qui l’accueille, et elle devient sa guide à la découverte de la cité. Les richesses de la ville épuisées,  les deux jeunes gens partent pour les portes du désert, mais Karl, que tout attire, a le regard posé plus loin, séduit par d’autres mystères, bradant ce qu’il a pour ce qu’il désire. Et à mesure que le récit progresse, il se fond dans le sable, seul dans sa quête d’absolu, oubliant Amina comme il a oublié son épouse et ses enfants. En une centaine de pages à peine, Pierre Hoffelinck déroule un récit palpitant qui à chaque page efface les étapes passées. Cette dérive proche de la folie est celle d’une fuite en avant jusqu’à la perte de toute notion de temps ou d’espace. Sans qu’il y ait réel calcul, Karl Götz saisit la chance qui passe ou qu’on lui tend tout en ne prenant pas de réelle initiative et cette course sans fin lui impose une forme de cynisme auquel rien ne résiste. Fable un rien exotique qui pourrait n’avoir pas de fin, ce récit séduit d’emblée par l’élégance et la liberté de la relation des faits qu’en donne le protagoniste. En termes élégants mais sobres, il se livre sans retenue ni emphase, faisant de lui-même un objet d’observation dans une perspective presque prémunie de toute considération morale. Tout à la fois étrange et séduisant, ce premier roman bien abouti  sort des sentiers battus et marquera sans nul doute bien des lecteurs de son empreinte forte.

Pierre HOFFELINCK, Relation de Karl Götz, Esneux, Murmure des soirs, 2015, 105 p.