Au désert de soi

Un coup de coeur du Carnet

Pierre HOFFELINCK, Rela­tion de Karl Götz, Esneux, Mur­mure des soirs, 2015, 105 p.

hoffelinckVoici le réc­it d’un bas­cule­ment, celui du jeune Karl Götz qui s’extirpe de sa vie ordi­naire et va franchir toutes les lim­ites. À l’origine de sa muta­tion, la demande qu’il reçoît du pro­fesseur d’archéologie dont il est assis­tant : vic­time d’une chute, le vieil homme lui annonce qu’il voit en lui son suc­cesseur et qu’il compte sur lui pour le représen­ter dans une ren­con­tre inter­na­tionale à Tunis auprès d’un vieil ami.

Élevé et instru­it dans le monde bien-pen­sant de Vienne, Karl ne se soucie guère de ses oblig­a­tions de jeune père et saisit immé­di­ate­ment l’occasion de sor­tir d’un univers où il se sent à l’étroit. Située dans le passé, suff­isam­ment loin pour que le voy­age se fasse en train et en paque­bot et pour que le cour­ri­er postal tienne la place du télé­phone, l’intrigue se déroule à par­tir de ce point de rup­ture pour bris­er toutes les entrav­es. À Tunis, Karl s’intéresse tout de suite à Ami­na, la fille de l’archéologue qui l’accueille, et elle devient sa guide à la décou­verte de la cité. Les richess­es de la ville épuisées,  les deux jeunes gens par­tent pour les portes du désert, mais Karl, que tout attire, a le regard posé plus loin, séduit par d’autres mys­tères, bradant ce qu’il a pour ce qu’il désire. Et à mesure que le réc­it pro­gresse, il se fond dans le sable, seul dans sa quête d’absolu, oubliant Ami­na comme il a oublié son épouse et ses enfants. En une cen­taine de pages à peine, Pierre Hof­fe­linck déroule un réc­it pal­pi­tant qui à chaque page efface les étapes passées. Cette dérive proche de la folie est celle d’une fuite en avant jusqu’à la perte de toute notion de temps ou d’espace. Sans qu’il y ait réel cal­cul, Karl Götz saisit la chance qui passe ou qu’on lui tend tout en ne prenant pas de réelle ini­tia­tive et cette course sans fin lui impose une forme de cynisme auquel rien ne résiste. Fable un rien exo­tique qui pour­rait n’avoir pas de fin, ce réc­it séduit d’emblée par l’élégance et la lib­erté de la rela­tion des faits qu’en donne le pro­tag­o­niste. En ter­mes élé­gants mais sobres, il se livre sans retenue ni emphase, faisant de lui-même un objet d’observation dans une per­spec­tive presque pré­mu­nie de toute con­sid­éra­tion morale. Tout à la fois étrange et séduisant, ce pre­mier roman bien abouti  sort des sen­tiers bat­tus et mar­quera sans nul doute bien des lecteurs de son empreinte forte.

Thier­ry Deti­enne