Une si jolie photo

Ghislain COTTON

andriatÀ con­sid­ér­er l’image de cou­ver­ture, on pense for­cé­ment à ces cartes postales roman­tiques d’avant-guerre ou aux romans-pho­tos qui ont fait fureur dans les chau­mières.

Un jeune cou­ple amoureuse­ment enlacé porte dans les yeux toutes les promess­es du bon­heur à venir. On s’interroge sur les con­fi­tures qui pour­raient se répan­dre au fil des pages. Voilà encore un de ces tours malins dont Frank Andri­at est cou­tu­mi­er : un départ dans le calme et l’harmonie pour un voy­age au cœur d’une réal­ité dra­ma­tique et sig­nifi­ante. Ce por­trait suran­né, piv­ot de toute la nar­ra­tion, on pour­ra  en quelque sorte, comme pour celui de Dori­an Gray, voir son inno­cente fraîcheur se per­ver­tir avec le temps jusqu’à la plus abjecte des abom­i­na­tions.

Le réc­it est mené par la petite-fille d’Élise et de Fred, le cou­ple énamouré de la pho­to. Fred, bril­lant juriste, à la tête d’un bureau d’avocats prospère, employ­ait Élise comme petite main sans le moin­dre égard pour elle. « Lana »  (pour la com­mod­ité de la rela­tion, appelons ain­si la nar­ra­trice non prénom­mée par l’auteur), Lana donc, est la fille de Clara, la fille unique de Fred et d’Élise dev­enue inapte selon la médecine à une sec­onde grossesse. Quant au père de Lana, ce serait une espèce de voy­ou dis­paru dans la nature alors qu’elle n’était même pas encore née. Tout au long du réc­it, le por­trait de Fred se pré­cise : un dom­i­na­teur égo­cen­trique et cynique, qui régente son entourage et mul­ti­plie les con­quêtes sans pour autant s’en cacher. Quant à Élise, élevée à l’école ances­trale de l’obligatoire soumis­sion con­ju­gale, elle fait le gros dos et se cloître dans une silen­cieuse amer­tume, ce qui est aus­si le cas de Clara, la fille-mère ne nour­ris­sant aucune espèce de sen­ti­ment mater­nel pour Lana qu’elle a eue très jeune encore et con­sid­érée comme une charge par­ti­c­ulière­ment pesante et agaçante.

Fred et Élise sont morts et Clara est alitée dans un mouroir lorsque Lana entame son réc­it. C’est la pho­to, la seule, de ses grands-par­ents, qui en struc­ture le déroule­ment comme le leit­mo­tiv obsé­dant d’une inter­ro­ga­tion sur eux et sur sa pro­pre vie, jusqu’à la réponse finale et cru­ci­fi­ante qu’apportera Clara sur le point de suc­comber.

Il ne faut pas être grand clerc pour devin­er la nature des révéla­tions qui vont achev­er de boule­vers­er Lana, tou­jours en quête d’un père dis­paru avant sa nais­sance et déjà pro­fondé­ment trau­ma­tisée par les rap­ports inces­tueux aux­quels l’a for­cée son autori­taire grand-père sans qu’elle s’en plaigne à quiconque par égard pour la répu­ta­tion de sa famille. Sa seule con­so­la­tion est la con­fi­ance qu’elle voue à son amie d’enfance, Freya, jeune femme épanouie qui mord la vie à belles dents.

Que les secrets qui pèsent encore sur l’existence de Lana et sur celle de ses grands-par­ents ne soient pas dif­fi­ciles à imag­in­er pour le lecteur n’a pas la moin­dre impor­tance. Ce qui fait toute la sub­stance de ce douloureux roman, c’est le chemin que par­court la nar­ra­trice pour accéder au fin fond d’une vérité qu’elle devra bien affron­ter et sur­mon­ter pour arriv­er à sur­vivre. Un chemin qu’Andriat accom­pa­gne avec une sen­si­bil­ité empathique pour affron­ter les étapes de cette décou­verte comme pour exprimer les sen­ti­ments de honte et d’infinie soli­tude dans lesquels se débat­tent les vic­times de vio­lences et d’abus sex­uels, surtout si ces agres­sions odieuses sont le fait de proches que l’on avait com­mencé par aimer et respecter. L’évocation récur­rente et insis­tante de la pho­to s’impose comme l’étalonnage du gouf­fre qui sépare son édénisme de la réal­ité vécue et rend compte aus­si d’une han­tise et d’une détresse con­tin­ue, si con­sub­stantielles au réc­it de Lana, qu’elle écarte tout soupçon de redon­dance.

Mais Andri­at n’est pas homme à laiss­er quelqu’un pour­rir dans le marasme de la vie. En écrivain atten­tif aux réal­ités, mais sans crainte de se mon­tr­er posi­tif mal­gré les modes du temps. Comme dans la plu­part de ses romans, si com­pro­mise que paraisse la sit­u­a­tion, l’espoir finit tou­jours par mon­tr­er le bout du nez. Un nez qui, en l’occurrence, s’apparente à celui de l’amie Freya, la con­so­la­trice « ten­dre, apaisante, sere­ine » grâce à qui Lana va retrou­ver le goût de vivre.

Parce que « Même lorsque l’ombre est com­pacte, la lumière y déniche tou­jours une fis­sure où elle se fau­file avant de fleurir ».

Frank ANDRIAT, Ces morts qui se tien­nent par la taille, Mona­co, Rocher, 2015, 216 p., 16,90 €