Condamné à être libre

Séverine RADOUX

danielsLe narrateur passe ses journées dans une gare assis sur un banc. Il attend un train dont il ne connaît ni l’heure de départ ni celle de l’arrivée. La raison pour laquelle il attend là reste mystérieuse durant une bonne partie du récit, mais son obstination à se placer à son poste de 6h du matin à 23h34 fait comprendre au lecteur que son comportement est dicté par une motivation profonde.

L’histoire se déroule en une journée. Cet homme, dont nous ne connaîtrons pas le prénom, s’assied à son banc en ce début d’hiver, alors que « le soleil pointe paresseusement ses premiers rayons ». Aujourd’hui, il est d’humeur loquace. Il commence par citer les travailleurs qu’il croise tous les jours, puis fait part de ses observations sur tous ces anonymes en transit, qui forment son spectacle quotidien. Le récit du ballet des voyageurs est entrecoupé par des confidences, timides au début, puis de plus en plus détaillées, sur la vie de ce « Forrest Gump du vingt-et-unième siècle ». Il laisse alors une large place à ses péripéties amoureuses, dévoilant sa nature solitaire et mélancolique. « J’étais tourmenté par des désirs contradictoires et une incertitude permanente. Je rêvais d’une vie qui n’était pas la mienne. Si je n’avais pas été quelqu’un de si fier, j’aurais fait des dizaines de fois marche arrière ».

Vous l’aurez compris, il y a très peu d’action dans ce récit. Il n’en est pourtant pas moins palpitant qu’un roman empli de péripéties. C’est un plaisir de lire les confidences de cet homme, surtout quand on est une lectrice (l’impression d’être une petite souris qui se faufile dans les pensées masculines n’y est sûrement pas pour rien). Très touchant par son authenticité, il n’a pas peur de nous raconter ses erreurs et ses excès. Ses déboires sentimentaux ponctués de traits d’humour, tantôt prosaïques, tantôt subtils, le rendent vraiment attachant.

Elle était à côté de moi, pliée en deux en train d’effectuer des fouilles archéologiques dans son sac à main comme seules les femmes en ont le secret. Ses magnifiques fesses parées d’un simple jeans semblaient sublimées, je ne sais par quel miracle, par ce pourtant commun morceau de toile. Je fus tout de suite épris du peu que je pouvais voir d’elle. Outre son popotin michel-angélique, l’érotique naissance de ses hanches dépassant légèrement d’une veste en cuir, elle-même posée sur un dos fin et élancé conduisant à une longue chevelure couleur bière blonde, me subjuguait. Par fierté, je ne pouvais rester sans réagir. Et par lubricité devant cette prometteuse beauté, je me devais d’entamer la conversation de façon charmante, prémice d’une séduction que j’étais maintenant bien décidé à tenter. Mais c’est l’alcool qui prit le dessus et les mots qui sortirent de ma bouche furent : Pantalon tendu… tape sur le cul ! 

Contre toute attente, la réplique fait mouche et séduit la belle, néanmoins après un recadrage relatif au respect de son territoire (sa réponse : « N’y pense même pas ! »). La porte est alors ouverte à quelques joutes verbales tendres et savoureuses entre Lola et le héros. Mais ce n’est pas tout, ce dernier s’adresse également à son lecteur avec un esprit de camaraderie. Cette complicité ainsi créée, renforcée par le style direct de l’auteur, rend difficile une quelconque interruption de la lecture.

Je m’étonnais de me voir si loquace, et si honnête avec une femme […] cette première nuit avec Pamela était en train de tout remettre en question. C’était comme si une évidence qui avait été toute ma vie sous mes yeux m’apparaissait enfin. Et si nous n’étions pas si différents. Et si, réellement, les seules choses qui nous séparaient étaient une paire de seins et un système reproducteur externe de vingt-quatre centimètres, dans mon cas. Oui je sais, je me vante. Mais c’est moi qui raconte, j’ai le droit de romancer. Même si ce n’est que de deux centimètres !

On veut connaître la fin de l’histoire et on n’est pas déçu. Un adjectif qui la qualifie ? Surprenante. Avant de terminer, je dirais qu’il y a tout de même un petit bémol au roman : une bonne vingtaine de fautes d’orthographe parasitent quelque peu le plaisir de la lecture.

22h22 est le premier roman de Denis Daniels. On sent qu’il n’en est pourtant pas à ses débuts en matière d’écriture et son univers laisse deviner des lectures éclectiques. Un pari réussi qui laisse présager un avenir prometteur à cet auteur, dont on lira avec joie les prochaines publications.

Denis DANIELS, 22h22, Marcinelle, Éditions du Basson, coll. « Roman », 2015, 122 p., 14€