Condamné à être libre

Denis DANIELS, 22h22, Marcinelle, Bas­son, coll. « Roman », 2015, 122 p., 14 €

danielsLe nar­ra­teur passe ses journées dans une gare assis sur un banc. Il attend un train dont il ne con­naît ni l’heure de départ ni celle de l’arrivée. La rai­son pour laque­lle il attend là reste mys­térieuse durant une bonne par­tie du réc­it, mais son obsti­na­tion à se plac­er à son poste de 6h du matin à 23h34 fait com­pren­dre au lecteur que son com­porte­ment est dic­té par une moti­va­tion pro­fonde.

L’histoire se déroule en une journée. Cet homme, dont nous ne con­naîtrons pas le prénom, s’assied à son banc en ce début d’hiver, alors que « le soleil pointe paresseuse­ment ses pre­miers rayons ». Aujourd’hui, il est d’humeur loquace. Il com­mence par citer les tra­vailleurs qu’il croise tous les jours, puis fait part de ses obser­va­tions sur tous ces anonymes en tran­sit, qui for­ment son spec­ta­cle quo­ti­di­en. Le réc­it du bal­let des voyageurs est entre­coupé par des con­fi­dences, timides au début, puis de plus en plus détail­lées, sur la vie de ce « For­rest Gump du vingt-et-unième siè­cle ». Il laisse alors une large place à ses péripéties amoureuses, dévoilant sa nature soli­taire et mélan­col­ique. « J’étais tour­men­té par des désirs con­tra­dic­toires et une incer­ti­tude per­ma­nente. Je rêvais d’une vie qui n’était pas la mienne. Si je n’avais pas été quelqu’un de si fier, j’aurais fait des dizaines de fois marche arrière ».

Vous l’aurez com­pris, il y a très peu d’action dans ce réc­it. Il n’en est pour­tant pas moins pal­pi­tant qu’un roman empli de péripéties. C’est un plaisir de lire les con­fi­dences de cet homme, surtout quand on est une lec­trice (l’impression d’être une petite souris qui se fau­file dans les pen­sées mas­cu­lines n’y est sûre­ment pas pour rien). Très touchant par son authen­tic­ité, il n’a pas peur de nous racon­ter ses erreurs et ses excès. Ses déboires sen­ti­men­taux ponc­tués de traits d’humour, tan­tôt prosaïques, tan­tôt sub­tils, le ren­dent vrai­ment attachant.

Elle était à côté de moi, pliée en deux en train d’effectuer des fouilles archéologiques dans son sac à main comme seules les femmes en ont le secret. Ses mag­nifiques fess­es parées d’un sim­ple jeans sem­blaient sub­limées, je ne sais par quel mir­a­cle, par ce pour­tant com­mun morceau de toile. Je fus tout de suite épris du peu que je pou­vais voir d’elle. Out­re son popotin michel-angélique, l’érotique nais­sance de ses hanch­es dépas­sant légère­ment d’une veste en cuir, elle-même posée sur un dos fin et élancé con­duisant à une longue chevelure couleur bière blonde, me sub­juguait. Par fierté, je ne pou­vais rester sans réa­gir. Et par lubric­ité devant cette promet­teuse beauté, je me devais d’entamer la con­ver­sa­tion de façon char­mante, prémice d’une séduc­tion que j’étais main­tenant bien décidé à ten­ter. Mais c’est l’alcool qui prit le dessus et les mots qui sor­tirent de ma bouche furent : Pan­talon ten­du… tape sur le cul ! 

Con­tre toute attente, la réplique fait mouche et séduit la belle, néan­moins après un recadrage relatif au respect de son ter­ri­toire (sa réponse : « N’y pense même pas ! »). La porte est alors ouverte à quelques joutes ver­bales ten­dres et savoureuses entre Lola et le héros. Mais ce n’est pas tout, ce dernier s’adresse égale­ment à son lecteur avec un esprit de cama­raderie. Cette com­plic­ité ain­si créée, ren­for­cée par le style direct de l’auteur, rend dif­fi­cile une quel­conque inter­rup­tion de la lec­ture.

Je m’étonnais de me voir si loquace, et si hon­nête avec une femme […] cette pre­mière nuit avec Pamela était en train de tout remet­tre en ques­tion. C’était comme si une évi­dence qui avait été toute ma vie sous mes yeux m’apparaissait enfin. Et si nous n’étions pas si dif­férents. Et si, réelle­ment, les seules choses qui nous séparaient étaient une paire de seins et un sys­tème repro­duc­teur externe de vingt-qua­tre cen­timètres, dans mon cas. Oui je sais, je me vante. Mais c’est moi qui racon­te, j’ai le droit de romancer. Même si ce n’est que de deux cen­timètres !

On veut con­naître la fin de l’histoire et on n’est pas déçu. Un adjec­tif qui la qual­i­fie ? Sur­prenante. Avant de ter­min­er, je dirais qu’il y a tout de même un petit bémol au roman : une bonne ving­taine de fautes d’orthographe par­a­sitent quelque peu le plaisir de la lec­ture.

22h22 est le pre­mier roman de Denis Daniels. On sent qu’il n’en est pour­tant pas à ses débuts en matière d’écriture et son univers laisse devin­er des lec­tures éclec­tiques. Un pari réus­si qui laisse présager un avenir promet­teur à cet auteur, dont on lira avec joie les prochaines pub­li­ca­tions.

Séver­ine Radoux