L’iris noir

Un coup de coeur du Carnet

Michel DUFRANNE (dir.), Brux­elles Noir, Asphalte, 2015, 21 €/ePub : 9.99 €

dufranneBrux­elles Noir est un recueil de nou­velles qui enri­chit la série des édi­tions Asphalte. Celle-ci  explore sous l’angle du polar dif­férentes villes comme Paris, Los Ange­les, Mex­i­co, Mar­seille, Barcelone, Haïti, Brook­lyn…

Brux­elles Noir sus­cite un ent­hou­si­asme com­plet, du moins pour la majorité des nou­velles pro­posées qui s’avèrent orig­i­nales dans le fond et/ou dans la forme et jouent avec vir­tu­osité sur plusieurs reg­istres pour le plus grand plaisir du lecteur.

La cou­ver­ture du recueil offre une vue (moutarde et bleu) du pont de Buda. Un pont qui n’a rien de budapestois, sauf peut-être son nom, et qui relie, depuis les années 50, le canal de Brux­elles à l’Escaut. La con­struc­tion n’appartient pas aux vues archi­tec­turales les plus con­nues de Brux­elles. Tout comme  les réc­its pro­posés offrent des visions de Matongé, St-Gilles, Ander­lecht, Schaer­beek, For­est, Woluwé-Saint-Lam­bert… pleines de sur­pris­es.

Le bal s’ouvre avec la prose limpi­de de Paul Col­ize, à l’exact opposé de la com­plex­ité archi­tec­turale du Palais de jus­tice qui sert de cadre au dénoue­ment d’années de recherch­es de la fille d’une des vic­times des « tueurs du Bra­bant wal­lon » afin de démas­quer le meur­tri­er de son père.

La veine poli­tique est égale­ment présente, à des degrés divers et selon des modal­ités var­iées,  dans les textes de Katia Lanero Zamo­ra, Kenan Görgün, Emi­lie de Béco, Bob van Laer­hoven et Jean-Luc Cor­nette.

Dans « Dédales », Katia Lanero Zamo­ra éla­bore une poli­tique fic­tion où Brux­elles est con­trôlé par l’administration européenne. Celle-ci entend soumet­tre Matongé, dernier quarti­er rebelle, à sa loi. Le réc­it s’élabore sur fond de guerre civile, de black out, de dif­férences économiques entre les Wal­lons et les habi­tants de Brux­elles… Un univers à la fois réal­iste et futur­iste belle­ment maîtrisé par l’auteur.

Kenan Görgün entraine le lecteur du côté des abat­toirs d’Anderlecht. Le déclencheur du réc­it est un reportage caché lors de la vente des ani­maux des­tinés à êtres tués dans le cadre de la fête du sac­ri­fice. La nou­velle prend une dimen­sion poli­tique, sym­bol­ique et macabre qui est en prise directe avec l’actualité, mar­quée par des actes cru­els à pré­ten­tion religieuse. Le texte rap­pelle que l’idée de sac­ri­fice sup­pose de se priv­er d’un bien, d’un être pré­cieux. Tuer ce qui est con­sid­éré comme sans valeur ou hon­ni n’est pas un sac­ri­fice, mais un  meurtre.

Emi­lie de Béco dans « L’ombre de la tour » évoque une femme dev­enue jour­nal­iste à la TRBF — toute ressem­blance avec des élé­ments réels serait pure­ment for­tu­ite – pour se venger du présen­ta­teur du JT qui, dans les années 90, suite à l’affaire Dutroux, avait con­stru­it sa répu­ta­tion sur la traque de pédophiles pré­sumés. Son émis­sion les jetait en pâture à l’opinion publique, brisant nom­bre de vies, sur base d’une inves­ti­ga­tion très légère, suiv­ie, si besoin était, de démen­tis tout aus­si légers. Une pra­tique qui a con­duit le père du per­son­nage féminin au sui­cide. L’auteur réus­sit  bril­lam­ment à mêler les styles entre légèreté, humour, soci­olo­gie et regard cri­tique.

Dans « Paint it, black » Bob van Laer­hoven met en scène un univers pic­tur­al ou plane la fig­ure de Man­del­baum, entre com­merce d’art, prob­lème de créa­tion, faus­saire et malédiction.Un univers com­plexe où tous les fils se rejoignent et finis­sent par enfer­mer le per­son­nage prin­ci­pal dans la fatal­ité.

« L’apiculteur » de Jean-Luc Cor­nette clô­ture le recueil et cette « veine » poli­tique. Le titre est ici le surnom d’un ancien prince devenu roi des Belges qui, pour sup­port­er la très longue attente de son entrée en fonc­tion et le poids du pro­to­cole, a été ini­tié au cannabis par le jar­dinier du domaine roy­al.  Un bon bougre qui a la main verte depuis sa prime jeunesse. Une nou­velle aux accents bur­lesques, mêlant le roy­al et le pop­u­laire, les camélias et le chan­vre, dans un cock­tail éton­nant et rafraîchissant.

Des auteurs comme Edgar Kos­ma, Nadine Mon­fils, Patrick Delper­dan­ge ou Bar­bara Abel optent pour des sujets en apparence légers. Mais la légèreté n’est par­fois  qu’un voile qui cache bien des pro­fondeurs…

« L’idiot du vil­lage » d’Edgar Kos­ma plonge le lecteur dans la vie bien réglée d’un per­son­nage sim­plet qui aime pren­dre en pho­to le dos de femmes dans la rue. Ce per­son­nage croise une étu­di­ante aus­si super­fi­cielle que pro­fondé­ment avide, pressée de se rem­plir les poches en-dehors de toute con­sid­éra­tion morale.

Avec « Le tueur en pan­tou­fles », Nadine Mon­fils dans son style par­ti­c­uli­er « qui décoiffe » met en scène un per­son­nage prin­ci­pal « retraité le jour et pin up le soir ». Out­re un éventuel pen­chant naturel, le choix de vie de Jefke est en par­tie trib­u­taire d’une pen­sion trop mai­gre et de l’amour exclusif de sa mère,  prodigue en con­seils  qui vont du capil­laire « Tu devrais faire des sham­poo­ings avec du caca de pigeon, mon Jefke, ça fera repouss­er tes ch’veux et t’auras de belles crolles comme quand t’étais p’tit. » au cul­turel « Les livres cela n’amène que des emmerdes. » Une dernière recom­man­da­tion que Jefke aurait dû écouter atten­tive­ment.

Dans  « La per­ruche », Bar­bara Abel met en scène une nar­ra­trice bour­geoise et bien pen­sante. Cette mère au foy­er  a un avis arrêté sur bon nom­bre de choses et notam­ment sur les fac­teurs qui peu­vent con­duire  à une « mau­vaise vie ». Elle s’évertue dès lors à garder le clan famil­ial dans la droi­ture, surtout depuis que le ver est dans le fruit avec la présence d’un étu­di­ant étranger à la mai­son. Mais chez qui trop plan­i­fie, tout finit par par­tir en vrille.

Patrick Delper­dan­ge  dans « Seuls les ruis­seaux boueux coulent dans l’obscurité », s’intéresse à un guide-ani­ma­teur chargé de faire vis­iter Brux­elles à des touristes améri­cains. Celui-ci, con­ver­tit au boud­dhisme, n’en a pas un passé pour le moins large­ment épi­curien du côté de la rue d’Aerschot et développe, avec un sens très per­son­nel de l’équilibre entre le yin et le yang, un pen­chant mar­qué pour ses pro­pres intérêts. Un univers sen­suel et spir­ituel riche, com­plété par un sens de la for­mule qui fait l’effet d’un thé vert au jas­min pris en soirée : « Le vent calmé, les fleurs tombent encore ».

A l’inverse de la théine, de la caféine, ou des boi­sions alcoolisées, Brux­elles noir est un recueil à lire, et à faire décou­vrir sans mod­éra­tion.

Lau­rence Ghigny

♦ Lire un extrait de Brux­elles Noir pro­posé par les édi­tions Asphalte