L’obsession du caché

Jacques LACOMBLEZ, De dérive et d’in­stant. Poèmes 2012–2014. Brux­elles, Quadri, 2015, 80 p.

lacomblezVoici le 24e livre d’un poète… sans doute mieux con­nu comme artiste plas­ti­cien.

Né en 1934, nour­ri de lit­téra­ture et de musique, Jacques Lacomblez se tourne tôt vers la pein­ture d’e­sprit sur­réal­iste, crée en 1958 la revue Edda, pub­lie son pre­mier recueil en 1962. Pro­fondé­ment influ­encé par Novalis, Mal­lar­mé, Bre­ton, il ne cessera de tra­quer la part énig­ma­tique de l’hu­main – comme en témoigne une nou­velle fois De dérive et d’in­stant : l’on retrou­ve ici, pour l’essen­tiel, les obses­sions et para­dox­es chers à l’au­teur, en com­mençant par la préémi­nence du mou­ve­ment sur la sta­bil­ité, du frag­men­taire sur l’u­ni­taire, de l’in­quié­tant sur le ras­sur­ant. Le monde qu’esquisse cette poésie est un monde de pas­sage, au dou­ble sens : il ne cesse d’évoluer, on ne cesse de le tra­vers­er – et ces bribes de paysage tien­nent à la fois du rêve, du fan­tas­tique et du délire. Par­mi les motifs priv­ilégiés fig­ure l’Eau, sous l’e­spèce du fleuve, du lac, de l’es­tu­aire, mais surtout de la mer, à laque­lle sont asso­ciées les images de la vague, du voili­er, de l’amer, du naufrage. « La source peut tarir, l’eau reste inépuis­able », rap­pelle une épigraphe en tête de vol­ume. Un autre réseau insis­tant est celui de la Lumière, étroite­ment liée au Temps car il s’ag­it sou­vent de l’al­ter­nance nuit/jour, de l’aube et de l’au­rore, par­fois d’un feu ou d’un arc-en-ciel noir : comme l’eau et le temps, la lumière ne s’ar­rête jamais, elle s’é­coule et se renou­vèle indéfin­i­ment, pareille au désir dont l’ac­com­plisse­ment est par nature éphémère.

La poésie de Lacomblez racon­te la pour­suite obstinée, mais tou­jours hasardeuse, de ce qui nous échappe irrémé­di­a­ble­ment. Ain­si, « brouil­lard ser­ré de cen­drée », le silence en per­ma­nence men­ace la parole et le dis­cours, tan­dis que l’oubli vient effac­er les sou­venirs et que le secret occulte l’un ou l’autre savoir. Ces trois formes de perte ou de pri­va­tion sont évo­quées de façon lanci­nante : « le silence héberge un archipel d’é­paves », « dévêtue s’ef­face la parole », « je viens d’un pays per­du », « un vieux vélin her­mé­tique »…  Sous le titre La Légende déchirée (p. 57–66) est évo­quée une aven­ture col­lec­tive dans laque­lle on devine l’his­toire sub­jec­tive sinon rêvée du groupe sur­réal­iste, à la lim­ite du mécon­naiss­able. En somme, le défi que s’as­signe le poète con­siste moins à clar­i­fi­er un mys­tère don­né qu’à pro­duire un mys­tère nou­veau : il s’ag­it de vivre délibéré­ment dans le trou­ble, dans l’in­ex­plic­a­ble, seule con­di­tion de nature à accueil­lir l’im­prévu et l’in­ven­tion…  Et pour­tant, l’on s’aperçoit que ce trou­ble n’est pas infi­ni. Le recueil de Lacomblez est émail­lé de « je », de « tu » et de « nous » qui indiquent deux pro­tag­o­nistes : « j’ai tra­ver­sé », « j’en­tends mon regard », « j’ai con­nu », « j’erre », « j’écris ». Fréquem­ment, le poète s’adresse à une per­son­ne où l’on dis­cerne bien­tôt la femme aimée : « tes ailes de cristal », « la vague de ta peau », « ta voix, ton souf­fle », « dans tes yeux ». Ces deux per­son­nages con­stituent dans la mou­vance du monde des repères sta­bles, con­tre­bal­ançant ain­si une dérive qui parais­sait inco­ercible.

Comme d’autres recueils antérieurs (l’on pense par exem­ple à Cité de mémoires, à Pour une phrase voilée), De dérive et d’in­stant s’ap­puie sur ce para­doxe véri­ta­ble­ment struc­turel : d’une part un dis­cours morcelé et sibyllin sur les au-delà du réel et de la rai­son – au point que cer­taines for­mu­la­tions peu­vent sem­bler gra­tu­ites –, et d’autre part, dans les pas­sages du type « mono­logue du poète », la présence dis­crète mais con­stante d’un cou­ple aimant. Les images du désir (eau, lumière, temps) et de la perte (silence, oubli, secret) ne relèvent donc pas seule­ment d’une brumeuse cos­molo­gie per­son­nelle : elles sont égale­ment liées à la rela­tion amoureuse, laque­lle y gagne elle-même une dimen­sion ésotérique. Voyons les dessins dont Michèle Gros­jean a illus­tré De dérive et d’in­stant : avec une intu­ition révéla­trice, l’artiste a choisi de don­ner pri­or­ité à la fig­ure humaine, tan­tôt sim­ple et tan­tôt dou­ble, mais tou­jours nébuleuse, défor­mée, par­fois masquée, proche du bais­er ou de l’ac­cou­ple­ment, sans élud­er l’om­bre de la souf­france et de la mort. Or, le corps et le sexe sont peu présents dans les poèmes de Lacomblez, sinon sous une forme allu­sive. Le motif le plus fréquent est celui des veines, qui « enser­rent les semences du feu », qui tan­tôt bat­tent et tan­tôt sont inertes, repris­es par analo­gie dans les veines du mar­bre ou du bois. En ce sens, M. Gros­jean a fait œuvre sub­tile d’ex­plic­i­ta­tion, met­tant au jour un nœud de sens qui restait dans l’ob­scur du texte.

Daniel Laroche