Quand la patience s’impatiente, habiller la fin de vie de sur-mesure

Un coup de coeur du Carnet

Gabriel RINGLETVous me coucherez nu sur la terre nue, Paris, Albin Michel, 2015, 252 p., 17 €/ePub : 11.99 €

ringletLes édi­tions Albin Michel pub­lient un nou­veau livre de Gabriel Ringlet : Vous me coucherez nu sur la terre nue. L’accompagnement spir­ituel jusqu’à l’euthanasie.

Autant le dire d’emblée : il y a dans ces 230 pages tant de per­les et de pépites que c’est un véri­ta­ble tré­sor, un livre qui fait du bien, un livre qui aide à vivre celui qui sait qu’un jour il va mourir, sans con­naître le jour ni l’heure, … ni les con­di­tions de ce grand pas\sage. 

Le titre (une instruc­tion de François d’Assise pour sa mort qu’il savait immi­nente) four­nit la struc­ture des dif­férentes par­ties du livre au tra­vers d’une grande métaphore qui invite le lecteur à suc­ces­sive­ment « Pren­dre l’habit », « Déchir­er la robe », « Dépos­er la bure » et « Revêtir la coule ».

Ce vocab­u­laire est bien sûr tiré du lex­ique monas­tique mais le livre n’est pas pour autant réservé ni même spé­ciale­ment adressé à des lecteurs chré­tiens.  Il ne s’agit pas non plus d’un énième écrit « sur l’euthanasie » ni d’un traité théorique. Gabriel Ringlet, nour­ri autant par ses lec­tures poé­tiques que par son expéri­ence de l’accompagnement vers la mort et de la célébra­tion des rites spé­ci­fique­ment chré­tiens, nous offre dans un texte riche la pos­si­bil­ité d’un par­cours tout empreint de déli­catesse et d’empathie.

De la poésie avant toute chose ! Même – et surtout ? – dans la souf­france et dans la prox­im­ité de la mort.  Une très belle  page (par­mi tant d’autres, ici, p. 36) exprime com­bi­en la poésie est l’essence de la vie et non une option, une babi­ole fac­ul­ta­tive pour faire joli dans le décor.  « La poésie seule, écrit Louise [Michel], sait braver le mal et la mort.  Elle est sem­blable au vent qui use peu à peu la dureté du monde. » (Le roman de Louise, Hen­ri Gougaud, p. 167).  Les poètes, morts ou vifs, en œuvre ou en per­son­ne, en bonne san­té ou souf­frants sont très présents dans ce livre : je pense à la fin de par­cours de Jacques Hen­rard, à tel beau texte d’Yves Namur (p. 96), à tel autre de Corinne Hoex (p. 171).  Au fil des pages, le lecteur ren­con­tre (ou est invité à le faire) Hen­ri Meschon­nic et Jean Suli­van, André Schmitz et Philippe Mathy, Jean Gros­jean et Kaf­ka…

Pour autant, cet ouvrage n’est pas décon­nec­té de la (dure) réal­ité du sujet, il n’élude pas les dif­fi­cultés et n’ignore pas les dernières avancées lég­isla­tives en la matière.  Il pose une des vraies ques­tions, dans la bouche d’une vieille sœur car­mélite qui en a assez et plus qu’assez d’attendre de mourir (« C’est trop ! ») mais dont per­son­ne « ne veut enten­dre [la] ques­tion spir­ituelle, pour­tant si urgente » et qui se demande d’ailleurs elle-même si elle est bien en droit d’oser souhaiter l’euthanasie.

L’auteur est évidem­ment d’une dis­cré­tion absolue sur les per­son­nes dont il a accom­pa­g­né la fin de vie mais il en cite d’autres à qui leur notoriété a déjà  valu l’exposition médi­a­tique.  Ain­si en est-il du décès aidé de Chris­t­ian de Duve qui, tout en ayant affir­mé sa non-croy­ance et en ayant choisi  le moment de sa mort, n’en désir­ait pas moins que la céré­monie laïque chère à ses vœux soit célébrée de préférence dans une église.  À l’occasion de quoi on décou­vre une Église moins mono­lithique et moins crispée que ce qu’on en dit ici et là. À la suite de quoi on décou­vre aus­si com­bi­en de prêtres anonymes sont con­fron­tés à ce genre de demande par des familles ordi­naires.

« Met­tre fin à la vie de quelqu’un est un mal. Le laiss­er dans la souf­france absolue est un mal aus­si » déclarait l’auteur dans une inter­view don­née le 6 juin 2013 au jour­nal Le Soir suite au décès du Pro­fesseur de Duve deux jours aupar­a­vant.  Et il est vrai que les principes, pour néces­saires qu’ils soient, ne règ­lent pas tout dans la vie, tant les sit­u­a­tions peu­vent être divers­es, com­plex­es, dif­fi­ciles.  Ce livre a le mérite d’aborder le prob­lème tout en esquis­sant, au fil des pages, les solu­tions, les réseaux de soins, l’implication d’un per­son­nel médi­cal com­pé­tent qui per­me­t­tent à l’humain d’avancer, de tra­vers­er les dif­fi­cultés.

 « L’éthique, ce n’est pas une per­son­ne qui sait, mais plusieurs per­son­nes qui cherchent. » (p. 132) a déclaré Jean Leonet­ti, père de la loi qui porte son nom, rel­a­tive aux droits des malades et à la fin de vie et pro­mul­guée en France le 22 avril 2005. Gabriel Ringlet n’oublie pas, dans son ouvrage, d’évoquer la dif­fi­culté et sou­vent la souf­france aus­si qui pèsent sur le per­son­nel soignant, comme en témoigne le doc­teur Van Oost : « Chaque euthanasie est véri­ta­ble­ment le lieu de Geth­sé­mani » (p. 136) et l’auteur d’enchaîner avec le réc­it du com­bat noc­turne de Jacob avec ce mys­térieux per­son­nage qui  lui est envoyé.

Le livre ne s’adresse ni spé­ci­fique­ment aux laïques, ni spé­ci­fique­ment aux croy­ants.  Chaque « hon­nête homme » de bonne volon­té y trou­vera matière à réflex­ion et à ouver­ture du cœur.

Écoute et déli­catesse en sont les piliers.

C’est  juste, c’est beau.

C’est juste beau.

Mar­guerite ROMAN

PS à l’éditeur : Quelle plaie pour le lecteur que le ren­voi des notes en fin de vol­ume !

♦ Lire un extrait de Vous me coucherez nu sur la terre nue pro­posé par Albin Michel