Littérature et cinéma, d’hier à aujourd’hui

Dans son  n° 185 (févri­er-mars 2015), Le Car­net et les Instants con­sacrait un riche dossier aux rela­tions entre lit­téra­ture et ciné­ma. Par­mi les réac­tions des lecteurs se détacha une propo­si­tion de Jacques De Deck­er, Secré­taire Per­pétuel de l’A­cadémie de Langue et de Lit­téra­ture : organ­is­er une table ronde à pro­pos d’une ques­tion peu abor­dée, le rôle des pou­voirs publics et des pro­fes­sion­nels dans les décen­nies précé­dentes, spé­ciale­ment les années 1970, avec les défis que cela révèle mais aus­si que cela implique aujour­d’hui, quant à l’adap­ta­tion d’œu­vres lit­téraires en Bel­gique fran­coph­o­ne.

C’est ain­si que, le 20 mai, s’est tenu au Palais des Académies un débat qui réu­nis­sait (par ordre alphabé­tique) Jean-Pierre Berck­mans, scé­nar­iste, réal­isa­teur et écrivain ; Jacques De Deck­er, qui a notam­ment enseigné à l’IN­SAS et au Con­ser­va­toire de Brux­elles ; Nau­si­caa Dewez, rédac­trice en chef du Car­net ; Daniel Laroche, auteur de l’ar­ti­cle Du livre au film dans le n° préc­ité ; Sil­vie Philip­part de Foy, chargée de la pro­mo­tion inter­na­tionale des let­tres belges. Établi par D. Laroche, le texte qui suit est la syn­thèse d’échanges foi­son­nants et cir­con­stan­ciés…

Un peu d’histoire

Dans les actes d’un col­loque à Palerme en mars 1989, La com­mu­ni­ca­tion ciné­matographique – Reflets du livre belge, D. Laroche présen­tait une liste de 181 adap­ta­tions ciné­matographiques d’œu­vres fran­coph­o­nes, dont il ressort que la décen­nie 1980–1989, avec 15 films seule­ment, présente un net recul par rap­port aux trois décen­nies précé­dentes et leur moyenne de 33 réal­i­sa­tions. J. De Deck­er pré­cise que, au cours des années 70 en par­ti­c­uli­er, la Bel­gique fran­coph­o­ne a con­nu une intense préoc­cu­pa­tion col­lec­tive en faveur de l’adap­ta­tion de textes lit­téraires à l’écran. Il s’ag­it – au moins en par­tie – de répli­quer à ce qui se fait abon­dam­ment en Flan­dre, où Mira (1971), du réal­isa­teur Fons Rade­mak­ers d’après un roman de Sti­jn Streuvels scé­nar­isé par Hugo Claus, a con­nu un immense suc­cès : plus d’un mil­lion d’en­trées, nom­i­na­tion pour la Palme d’Or au Fes­ti­val de Cannes, etc.  S’ils n’ont pas le même reten­tisse­ment, d’autres films fla­mands n’en ont pas moins mar­qué : Mon­sieur Hawar­den (1969) d’après Fil­ip De Pil­le­cyn, Het dwaal­licht (1972) d’après Willem Elss­chot, etc.  Un cinéaste en par­ti­c­uli­er s’il­lus­tre bien­tôt : Roland Ver­havert, avec Rolande met de bles (1972) d’après Her­man Teir­linck, Le con­scrit (1974) d’après Hen­ri Con­science, Pal­li­eter (1976) d’après Félix Tim­mer­mans. Bref, la com­mu­nauté fla­mande porte une atten­tion accrue à son pat­ri­moine lit­téraire et au ray­on­nement sup­plé­men­taire que le ciné­ma est sus­cep­ti­ble de lui don­ner.

le_rempart_des_beguinesDu côté fran­coph­o­ne, un mou­ve­ment sem­blable s’am­pli­fie bien­tôt. Dès 1970, Jacques Boigelot réalise Paix sur les champs d’après Marie Gev­ers, ce qui lui vaut une nom­i­na­tion à Cannes. Peu après, Guy Casar­il adapte Le rem­part des béguines (1972) de Françoise Mal­let-Joris, après quoi J.P. Berck­mans est sol­lic­ité pour tourn­er La cham­bre rouge (1973), où il engage les comé­di­ens Mau­rice Ronet, Sharon Gur­ney et Chris­t­ian Bar­bi­er. Notons cepen­dant que ces films sont (co)produits par la France…  À la même époque, le pro­duc­teur Art et Ciné­ma demande à J. De Deck­er de sélec­tion­ner les romans belges de langue française les plus sus­cep­ti­bles d’être portés à l’écran. C’est ain­si que qua­tre pro­jets se réalisent suc­ces­sive­ment : de Teff Erhat, L’opéra­tion (1973) d’après Franz Wey­er­gans ; de J.P. Berck­mans d’après Maud Frère, Les jumeaux mil­lé­naires (1974) et Isabelle devant le désir (1975) ; plus tard vien­dra Meurtres à domi­cile (1982) de Marc Lobet, d’après Hôtel meublé de Thomas Owen. Le troisième de ces films mérite à lui seul quelques com­men­taires. Ayant vu Les jumeaux mil­lé­naires, dont le livre avait obtenu le Prix Rossel, Jan Van Raem­don­ck – le co-pro­duc­teur de Mira – s’adresse à Maud Frère, laque­lle lui apprend que Roger Vadim s’in­téresse à un autre de ses romans, La délice…  Aus­sitôt, dans un style tout hol­ly­woo­d­i­en, Van Raem­don­ck con­voque De Deck­er et Berck­mans qui avaient co-scé­nar­isé Les jumeaux. Il leur intime « asseyez-vous !  Je vais vous racon­ter le film ! », pro­pose le titre Isabelle devant le désir (peu académique, le voca­ble « la délice » était emprun­té à un poème de Lil­iane Wouters…), leur demande d’écrire scé­nario et dia­logues.

Isabelle devant le désir, dont l’ac­tion a été trans­posée en 1950, est tourné prin­ci­pale­ment à Blanken­berghe avec Jean Rochefort, Anicée Alv­ina, Math­ieu Car­rière, Annie Cordy. À côté des Jumeaux mil­lé­naires, télé­film pro­duit par la RTB avec des moyens lim­ités nonob­stant le con­cours d’un comé­di­en rare, Hen­ri Serre – le « Jim » de Truf­faut –, Isabelle devient un véri­ta­ble film-culte, resté dans la mémoire de nom­breux cinéphiles. Or, sig­nale J.P. Berck­mans, il n’a qua­si pas été red­if­fusé ultérieure­ment, et pas davan­tage exploité en DVD ; une firme fla­mande a certes racheté les droits mais s’est débar­rassée de toutes les copies, seuls les négat­ifs étant con­fiés à la Ciné­math­èque. Cet épi­logue est emblé­ma­tique de la désaf­fec­ta­tion à l’œuvre à par­tir des années 80 au sein de la com­mu­nauté fran­coph­o­ne de Bel­gique…  Dans le secteur du télé­film, on note que plusieurs romans de Stanis­las-André Stee­man ont été trans­posés au petit écran dans les années 70, avec des comé­di­ens comme Claude Volter (Les atouts de M. Wens, Le man­nequin assas­s­iné, L’en­ne­mi sans vis­age) ou Roger Van Hool (Six hommes morts) dans le rôle prin­ci­pal. Rap­pelons égale­ment les qua­tre épisodes de Mariages, de Teff Erhat (1977) d’après Charles Plis­nier ; le feuil­leton Le renard à l’an­neau d’or, du même réal­isa­teur d’après Nel­ly Kristink ; ou encore la série de films fan­tas­tiques que la RTBF a pro­posé à Pierre Levie de copro­duire, en con­fi­ant la réal­i­sa­tion à des cinéastes comme Jean Delire.

Bref, les années 70 con­stituent pour les adap­ta­tions en Bel­gique fran­coph­o­ne un petit âge d’or, où l’in­térêt pour la ques­tion s’est exprimé claire­ment, en ce com­pris­es plusieurs réal­i­sa­tions con­crètes. Ensuite, les pro­duc­teurs sem­blent s’en dés­in­téress­er. Le départe­ment « fic­tions » de la la RTBF aban­donne com­plète­ment l’adap­ta­tion d’œu­vres belges pour co-pro­duire avec la télévi­sion française. Or, ce tour­nant coïn­cide avec une impor­tante réforme insti­tu­tion­nelle. Est-ce un hasard ?  La créa­tion de la Com­mu­nauté française a pour­tant eu du bon, avec la nais­sance de la Pro­mo­tion des Let­tres belges, Europalia Bel­gique en 1980, le mou­ve­ment des réédi­tions lit­téraires et des recherch­es uni­ver­si­taires, des numéros spé­ci­aux de péri­odiques, etc.  Par con­tre, la piste de l’adap­ta­tion audio­vi­suelle sem­ble aban­don­née, notam­ment par les directeurs de chaines télévisées. Pourquoi ?  La trans­for­ma­tion insti­tu­tion­nelle a‑t-elle entrainé une trans­for­ma­tion idéologique et cul­turelle, laque­lle aurait imposé des pri­or­ités inédites ?  Aujour­d’hui, la Fédéra­tion Wal­lonie-Brux­elles sem­ble timide­ment se réin­téress­er aux adap­ta­tions, mais la pro­mo­tion de la lit­téra­ture fla­mande dans le monde reste dix fois plus active que celle de notre lit­téra­ture fran­coph­o­ne – ques­tion de moyens, de stratégie, de volon­té.

État des lieux

Les romans policiers du Fla­mand Pieter Aspe con­stituent un cas intéres­sant : pub­liées en Hol­lande, les enquêtes du com­mis­saire bru­geois Van In con­nais­sent dans le pub­lic néer­lan­do­phone un franc suc­cès com­mer­cial, puis sont traduites et pub­liées chez Albin Michel avec des sub­sides de la Vlaamse Gemeen­schap, laque­lle promeut l’au­teur en accueil­lant à Bruges des jour­nal­istes français. Autre exem­ple : pour être mis en évi­dence comme invités d’hon­neur au prochain Salon du Livre de Franc­fort, Pays-Bas et Flan­dre ont investi des mil­lions d’eu­ros…  Les pays nordiques font preuve eux aus­si d’un grand volon­tarisme, qui vaut à leur pro­duc­tion cul­turelle une notoriété mon­di­ale. S. Philip­part a pu con­stater que, dans les foires inter­na­tionales du livre, leurs stands sont superbes, bien organ­isés, avec des pho­tos d’écrivains et d’édi­teurs. Le cas de l’Is­lande est excep­tion­nel : hormis ses paysages, elle est con­nue unique­ment par sa lit­téra­ture. C’est le pays qui compte pro­por­tion­nelle­ment le plus d’édi­teurs et de bib­lio­thèques au monde, avec un auteur emblé­ma­tique comme Hall­dor Lax­ness, et où la prési­dente de la république est elle-même écrivain. On note le même dynamisme dans les pays scan­di­naves, où August Strind­berg (Suède), Hen­rik Ibsen (Norvège) ou Søren Kierkegaard (Dane­mark) sont des références mon­di­ales depuis la fin du 19e siè­cle ; plus récem­ment, avec le sou­tien de ces pays, l’édi­teur Actes Sud a pub­lié à ses débuts des romanciers con­tem­po­rains comme Torgny Lind­gren ou Carl-Hen­ning Wijk­mark, ce qui lui a per­mis d’asseoir sa crédi­bil­ité et d’at­tir­er ensuite de bons écrivains français.

De leur côté, que font les fran­coph­o­nes de Bel­gique ? Nous avons pour­tant une pro­duc­tion lit­téraire de qual­ité, qui est notre fer de lance cul­turel, avec un riche domaine romanesque et le créneau priv­ilégié de la poésie – ce n’est pas un hasard si un William Cliff a récem­ment obtenu le prix Goncourt de la Poésie. Mais Jacques De Deck­er pointe du doigt toutes les lacunes qui grèvent la pro­duc­tion fran­coph­o­ne : nos édi­teurs sont mal dif­fusés à l’é­tranger, les pou­voirs publics ne les encour­a­gent pas de manière auda­cieuse, la pro­fes­sion d’a­gent lit­téraire est qua­si inex­is­tante alors qu’elle con­stitue dans de grands pays voisins un inter­mé­di­aire névral­gique. Ne serait-il pas nor­mal, par exem­ple, que Mau­rice Maeter­linck fig­ure dans la Bib­lio­thèque de la Pléi­ade ?  Le domaine des adap­ta­tions ciné­matographiques con­nait une morosité ana­logue. Or, ce n’est pas la dimen­sion du pays qui est en cause. Reprenons l’ex­em­ple scan­di­nave, surtout avec la Suède ou le Dane­mark, petits pays aux langues peu répan­dues, et qui pour­tant ont réus­si à impos­er au monde leur ciné­ma, dont les films d’Ing­mar Bergman, la pop­u­laire série télévisée Bor­gen, un réal­isa­teur comme Lars von Tri­er. De leur côté, les Fla­mands réalisent chaque année 250 heures de fic­tion ; les Fran­coph­o­nes, 10 !  Au nord du pays, les téléspec­ta­teurs suiv­ent assidu­ment les séries télévisées, surtout poli­cières, dont l’ac­tion se situe à Gand, à Bruges, à Anvers, sans oubli­er la ver­sion télévisée du Cha­grin des Belges, pro­duite par J. Van Raem­don­ck et réal­isée par Claude Goret­ta en 1994.

Par con­traste, la com­mu­nauté fran­coph­o­ne de Bel­gique sem­ble en retrait. Depuis Alov et Naoumov en 1977, la Légende d’U­len­spiegel – écrite en français – n’a plus fait l’ob­jet d’une adap­ta­tion audio­vi­suelle, le pro­jet de Sti­jn Con­inx n’ayant pas abouti. Autre exem­ple : envoyé à Cannes par Le Soir en 1988, J. De Deck­er voit Pelle le Con­quérant, inspiré de l’écrivain danois Mar­tin Ander­sen Nexø et récom­pen­sé d’une Palme d’Or. « Ça, nous pou­vons le faire aus­si », se dit le jour­nal­iste en pen­sant à Un mâle de Camille Lemon­nier, qu’il qual­i­fie de « west­ern wal­lon »…  Avec Teff Erhat, il va donc tra­vailler plusieurs années sur le scé­nario, se démen­er auprès de gens bien placés, mais ne parvient pas à men­er le pro­jet jusqu’au stade de la réal­i­sa­tion…  Loin d’être anec­do­tique, cet insuc­cès dénote une dif­fi­culté essen­tielle pour la dif­fu­sion de notre lit­téra­ture : com­ment faire pour sur­mon­ter toutes les paralysies qui empêchent un pro­jet comme Un mâle d’aboutir ?  Pourquoi ne pour­rait-on situer à Charleroi une série télévisée poli­cière, imag­inée par des scé­nar­istes un peu dili­gents ?  À l’év­i­dence, les directeurs de chaine ont ici une impor­tante respon­s­abil­ité. Il faut d’ailleurs pré­cis­er qu’en Flan­dre, le mou­ve­ment des adap­ta­tions a com­mencé par les chaines com­mer­ciales : côté fran­coph­o­ne, si RTL avait ouvert la voie, il est prob­a­ble que la RTBF aurait suivi.

Se pose alors une ques­tion-clé : que devient, dans de telles con­di­tions, l’adap­ta­tion audio­vi­suelle des œuvres lit­téraires de notre Com­mu­nauté ?  Certes, nous avons les frères Dar­d­enne, mais, Falsch excep­té, ils tra­vail­lent unique­ment sur des scé­nar­ios orig­in­aux. D’autre part, si leur statut sym­bol­ique est con­sid­érable, cha­cun de leurs films n’ob­tient pas plus de 70 ou 80.000 entrées, dix fois moins que les grands films fla­mands. C’est Jaco Van Dor­mael qui a don­né à notre ciné­ma ses plus grands suc­cès de fréquen­ta­tion. Mais s’il a beau­coup tra­vail­lé avec des écrivains tels que Thomas Gun­zig, lui non plus n’a pas adap­té de livre à pro­pre­ment par­ler : il leur a plutôt demandé des con­seils, un accom­pa­g­ne­ment pour l’étab­lisse­ment de ses scé­nar­ios. Les auteurs fran­coph­o­nes ont pour­tant un atout rare : ce sont de grands « mythothètes ». Pen­sons à des per­son­nages comme le com­mis­saire Mai­gret, Tintin, Lucky Luke, Benoît Brise­fer, Boule et Bill, le Mar­supil­a­mi, les Schtroumpfs et bien d’autres. Le para­doxe, c’est que nous n’avons pas adap­té nous-mêmes leurs aven­tures : c’est prin­ci­pale­ment la France et dans une moin­dre mesure les États-Unis qui s’en sont chargés. Nous avons cepen­dant d’ex­cel­lents scé­nar­istes, spé­ciale­ment dans le domaine de la B.D.  Or, même les scé­nar­ios d’un Jean Van Hamme comme Thor­gal, Largo Winch ou XIII, n’ont pas été adap­tés chez nous, alors qu’il avait scé­nar­isé des films comme Diva en 1981 ou Meurtres à domi­cile en 1982. Sans doute n’avons-nous pas les moyens de men­er à bien de telles entre­pris­es. Petite excep­tion avec Amélie Nothomb : après deux adap­ta­tions français­es, Stu­peur et trem­ble­ments (Alain Corneau, 2003) et Hygiène de l’as­sas­sin (François Rug­gieri, 2003), le Belge Ste­fan Liber­s­ki vient d’adapter Ni d’Ève ni d’Adam sous le titre Tokyo fiancée. L’ex­em­ple le plus frap­pant reste évidem­ment celui de Georges Simenon, l’écrivain du 20e siè­cle le plus ciné­matographié au monde. La Bel­gique fran­coph­o­ne n’y a aucune part (si l’on excepte le télé­film La Mai­son du canal d’Alain Berlin­er) alors qu’il s’ag­it d’une œuvre à la fois puis­sante et pop­u­laire : ce sont d’autres pays, France en tête, qui s’en sont chargés. Il y a là une véri­ta­ble énigme, ou du moins l’un des grands man­ques de notre his­toire cul­turelle.

Littérature, nutriment du cinéma

Si la lit­téra­ture a besoin du ciné­ma comme d’une caisse de réso­nance, le ciné­ma ne saurait se pass­er des œuvres lit­téraires. Com­bi­en de films sont tirés d’un livre ?  Avec le chiffre de 20%, Le Figaro était cer­taine­ment en-dessous de la réal­ité. L’émis­sion His­toires de ciné­ma dif­fusée sur Arte le 18 mai annonçait généreuse­ment une pro­por­tion de 3 sur 5, mais apparem­ment rel­a­tive au domaine français. La vérité avoi­sine plus prob­a­ble­ment les 50%. En tout état de cause, on voit que la pro­duc­tion ciné­matographique ne pour­rait en aucun cas faire l’é­conomie de l’« ali­ment » lit­téraire. Or, celui-ci n’est pas mono­lithique : l’un des critères pris en compte – pos­i­tive­ment ou néga­tive­ment – par les cinéastes est la puis­sance intrin­sèque de l’œu­vre. J. Van Raem­don­ck préférait par­tir d’un livre qui avait déjà fait ses preuves, offrant ain­si au pro­duc­teur une cer­taine garantie de réus­site. Ain­si, sans doute impres­sion­né par le reten­tis­sant suc­cès d’Emmanuelle dès 1974, il pro­pose à J. De Deck­er de scé­naris­er en le mod­ernisant Le rideau levé, un con­te éro­tique français du 18e siè­cle, qu’il fau­dra – avec quelque ruse – emprunter à l’en­fer de la Bib­lio­thèque Nationale. Las, fin 1975, pour pro­téger l’in­dus­trie ciné­matographique française, V. Gis­card d’Es­taing fait vot­er une tax­a­tion ren­for­cée des films classés « X », et J. Van Raem­don­ck en con­clut que désor­mais la fil­ière lib­er­tine n’est plus finan­cière­ment intéres­sante.

Truf­faut dis­ait un jour : « il faut se garder d’adapter des chefs-d’œu­vres lit­téraires. »  C’est pourquoi il a fait Jules et Jim ou s’est inspiré de romans policiers. Par con­tre, d’autres cinéastes lui ont involon­taire­ment don­né rai­son. C’est le cas de Claude Autant-Lara, qui réalise en 1954 Le Rouge et le Noir. De Luchi­no Vis­con­ti avec L’é­tranger, ou pire encore Mort à Venise, bien que Le Gué­pard ne soit pas dépourvu de qual­ités mal­gré les con­di­tions canic­u­laires du tour­nage. Plus près de nous, les romans très lit­téraires de Jean-Philippe Tou­s­saint La salle de bain et Mon­sieur, qui béné­fi­cient d’une estime inter­na­tionale, n’ont pas don­né des films con­va­in­cants. En général, il est admis que la trans­po­si­tion de tels livres à l’écran n’est pas seule­ment dif­fi­cile, mais qu’elle est surtout très risquée. Peut-être le récent « cycle de Marie » s’y prêterait-il mieux, avec des scènes comme le défilé de mode et la robe de miel, ou encore la fuite du cheval de course sur l’aéro­port de Tokyo. Le témoignage de Frédéric Fonteyne présen­té par S. Philip­part dans Le Car­net à pro­pos de La femme de Gilles mon­tre en tout cas que le réal­isa­teur ne doit pas tomber amoureux du livre : quand on adapte, on est con­damné à couper, à trahir, à défig­ur­er – ce qui est arrivé en effet avec le roman de Madeleine Bour­doux­he. Ste­fan Liber­s­ki a tenu des pro­pos sem­blables à N. Dewez, à pro­pos de son adap­ta­tion de Ni d’Ève ni d’Adam.

En tout état de cause, nous avons une riche lit­téra­ture d’imag­i­na­tion, acces­si­ble à un large pub­lic : romans policiers, réc­its d’aven­tures, his­toires fan­tas­tiques, ban­des dess­inées, etc.  Il existe d’ailleurs plusieurs auteurs dont on ignore qu’ils sont belges, parce que, comme Paul Ken­ny, ils ont pris un pseu­do­nyme et/ou se sont exilés en France à la Libéra­tion. Or, il y a un décalage éton­nant entre cette abon­dance d’écrivains très imag­i­nat­ifs, dont les his­toires se prê­tent bien à l’adap­ta­tion ciné­matographique, et le fait qu’on n’en a jamais tiré de séries télévisées. Com­parons à un per­son­nage comme Sher­lock Holmes, pour lequel on compte pas moins de 208 adap­ta­tions – et ce n’est pas fini…  Ceux qui mis­ent sur les « génies » lit­téraires oublient que la pro­duc­tion ciné­matographique, à rai­son de 90%, est faite de films pop­u­laires, effi­caces, solides, bien racon­tés. Ces­sons donc d’en­tretenir cette hiérar­chie très dis­cutable entre œuvres nobles et œuvres faciles. Il est regret­table qu’une Maud Frère, dont les romans étaient certes un peu sages mais con­ve­naient bien aux cinéastes, soit aujour­d’hui oubliée, mal­gré la réédi­tion des Jumeaux mil­lé­naires dans la col­lec­tion « Espace Nord ». Elle a tout de même pub­lié neuf romans chez Gal­li­mard, obtenu le prix Rossel et fut mem­bre de son jury plusieurs années.

D’autre part, n’ou­blions pas que le scé­nario orig­i­nal est lui-même, à sa façon, un genre « lit­téraire ». Il est peu recon­nu comme tel, certes, car c’est un doc­u­ment de tra­vail non des­tiné à la pub­li­ca­tion, et rarement édité si l’on excepte quelques cinéastes comme les frères Dar­d­enne dans Au dos de nos images (éd. du Seuil) ou Jaco Van Dor­mael (Mr Nobody, éd. Stock). Or, nous avons en Bel­gique fran­coph­o­ne d’ex­cel­lents scé­nar­istes, qui par­al­lèle­ment s’il­lus­trent dans d’autres gen­res. C’est le cas de Jacque­line Harp­man (scé­nar­iste de Pitié pour une ombre de Lucien Deroisy en 1968), de Philippe Blas­band (surtout con­nu comme scé­nar­iste, il est aus­si romanci­er et auteur de théâtre), et aus­si de J.P. Berck­mans qui a don­né des cours de scé­nario, a réal­isé des reportages sur des dessi­na­teurs d’hu­mour et pub­lie actuelle­ment dans la revue Mar­ginales d’ex­cel­lents réc­its de fic­tion. Les grands cinéastes peu­vent d’ailleurs faire, de leur matière lit­téraire ini­tiale, une exploita­tion inat­ten­due. Réal­isant Short Cuts en 1993 d’après des nou­velles de Ray­mond Carv­er, Robert Alt­man réus­sit à agglomér­er ces dif­férents réc­its en un film unique, qui con­stitue une admirable syn­thèse du monde de l’écrivain.

Enfin, si la lit­téra­ture nour­rit le ciné­ma et le stim­ule, c’est qu’elle jouit d’une lib­erté inven­tive illim­itée. Écrivant le scé­nario d’Isabelle, racon­tent J.P. Berck­mans et J. De Deck­er, nous avons imag­iné que le héros allait épa­ter sa copine en roulant à gauche de la route, se rabat­tant sur la droite à la dernière sec­onde pour éviter une col­li­sion. Sur papi­er, c’est vite fait ; mais sur le tour­nage, il a fal­lu trois équipes dis­tinctes, deux cas­cadeurs, un min­u­tage soigneux, bref, du temps et le bud­get ad hoc. Au cours de l’émis­sion d’Arte déjà citée, Philippe Djian fait une réflex­ion ana­logue con­cer­nant la Mer­cedes jaune que Jean-Jacques Beineix exhibe dans 37,2° le matin…  C’est la force du romanci­er : il peut tout se per­me­t­tre et, par là, entraine les cinéastes à met­tre en scène des sit­u­a­tions extra­or­di­naires. Pen­sons au Seigneur des Anneaux, avec des épisodes dan­tesques, une mon­tagne qui s’ef­fon­dre, etc. : le livre a fait ses preuves, il a frap­pé l’imag­i­naire col­lec­tif, et l’adap­ta­tion filmique a été con­trainte de suiv­re – avec l’aide bien­v­enue des tech­niques mod­ernes en matière d’ef­fets spé­ci­aux. Un autre film remar­quable, mais qui n’a pas obtenu le suc­cès escomp­té, c’est Vice caché, du réal­isa­teur améri­cain Paul Ander­son d’après Thomas Pin­chon (2015) : les change­ments de rôle, les per­mu­ta­tions réel-imag­i­naire don­nent une impres­sion de caméra-sty­lo, de grande lib­erté, alors que le cinéaste suit de près le roman.

Promotion du film et mise en valeur des acteurs

Il ne suf­fit pas de réalis­er de bonnes adap­ta­tions ciné­matographiques, encore faut-il leur assur­er une pro­mo­tion effi­cace. J.P. Berck­mans rap­pelle que Mr. Nobody de Van Dor­mael, n’ayant pas été sélec­tion­né à Cannes, a été « lâché » par son pro­duc­teur : il a cessé d’y croire et n’a pas cher­ché, alors que le film est remar­quable, à lui don­ner une car­rière inter­na­tionale. Il faut soulign­er que, pour les grandes pro­duc­tions, la pro­mo­tion représente en moyenne 50% du bud­get total, par­fois même davan­tage…  Nous, Belges fran­coph­o­nes, sommes très loin du compte. Aus­si notre presse se laisse-t-elle impres­sion­ner par les gross­es machines pro­mo­tion­nelles française ou états-uni­enne. Un représen­tant du dis­trib­u­teur Cinéart affir­mait un jour à J.P. Berck­mans : « il suf­fit d’avoir une bonne his­toire, bien écrite, bien filmée, et les gens iront for­cé­ment la voir. »  Cette affir­ma­tion n’est nulle­ment con­fir­mée par l’ex­péri­ence, comme le mon­trent le suc­cès mit­igé des frères Dar­d­enne et le fait que des films médiocres comme 50 nuances de Grey marchent mieux, à grand ren­fort de pub­lic­ité.

Autant le ciné­ma est un trem­plin puis­sant pour les comé­di­ens, autant les comé­di­ens recon­nus peu­vent con­tribuer de façon déci­sive au ray­on­nement d’un film. Ain­si, Mira a révélé au grand pub­lic les comé­di­ens Willeke Van Ammel­rooy et Jan Decleir, qui sont bien­tôt devenus célèbres. Grâce au ciné­ma et à la télévi­sion, les acteurs fla­mands n’ont d’ailleurs aucun souci de car­rière ; et quand ils font du théâtre, ils le font béné­fici­er de leur notoriété ciné­matographique, sou­vent auréolée par le titre offi­ciel de « Bek­ende Vlam­ing ». Cette osmose théâtre-ciné­ma est d’ailleurs un autre phénomène intéres­sant. Ain­si, lorsque la pièce de J. De Deck­er Les mag­no­lias a été jouée à Riga, les qua­tre rôles étaient inter­prétés par des stars de la télévi­sion let­tone, pro­mues comme telles à l’af­fiche. J.P. Berck­mans rap­pelle que, en adap­tant des romans belges, il visait le suc­cès pub­lic, c’est pourquoi il a sol­lic­ité des acteurs con­nus, tels que Mau­rice Ronet dans La cham­bre rouge ou Jean Rochefort dans Isabelle.

Dans l’émis­sion sur Arte évo­quée ci-dessus, Mar­guerite Duras déclare : « dès qu’un grand acteur appa­rait dans un film, il le pol­lue com­plète­ment ». Cette affir­ma­tion doit évidem­ment être nuancée. Certes, dans Le rouge et le noir, Gérard Philipe est un peu théâ­tral, mais c’est surtout le scé­nario qui est faible ; par con­tre, dans Les liaisons dan­gereuses, il est par­fait, à la fois cynique et manip­ulé. Autant en emporte le vent est un roman faible, mais il se prê­tait par­faite­ment à une adap­ta­tion filmique, et des acteurs comme Clark Gable et Vivien Leigh n’ont pas peu con­tribué à son suc­cès. De grands acteurs belges « starisés » peu­vent certes com­mu­ni­quer leur notoriété au film où ils appa­rais­sent : Cécile de France pour Le gamin au vélo (frères Dar­d­enne, 2011), Benoît Poelvo­orde pour Le Tout Nou­veau Tes­ta­ment (Van Dor­mael, sor­ti en sep­tem­bre 2015). Mais le cas est rare. La car­rière du Namurois Lucas Bel­vaux, comme comé­di­en et comme réal­isa­teur, s’est faite entière­ment dans le milieu français, même s’il a engagé Émi­lie Dequenne pour l’ex­cel­lent Pas son genre (2014). A con­trario, J.P. Berck­mans se sou­vient avoir entre­vu lors d’un fes­ti­val la comé­di­enne Stéphanie Van Vyve, qui s’é­tait mon­trée excel­lente dans le Cyra­no mis en scène par Jean-Claude Idée en 2003 : aucun organ­isa­teur ne cher­chait à la met­tre en valeur, per­son­ne ne sem­blait la recon­naitre. Chez nous, si l’on excepte quelqu’un comme Jacque­line Bir, rien ne se fait pour que le pub­lic se déplace pour un acteur. Il y a certes eu ces années 60–70 au Théâtre des Galeries à Brux­elles, où jouaient Chris­tiane Lenain, Jean-Pierre Lori­ot et Serge Michel : relayé par la télévi­sion, par­fois même en direct, ce « moment de grâce » ne s’est jamais renou­velé.

Plus générale­ment, nous n’avons pas la volon­té de met­tre les comé­di­ens en évi­dence. Les ser­vices de presse sont rares, peu de théâtres ont un attaché de presse. Les jour­nal­istes, qui veu­lent paraitre intel­li­gents, ont d’ailleurs ten­dance à tout miser sur le témoignage des met­teurs en scène, alors cela n’in­téresse guère les lecteurs, lesquels par con­tre peu­vent recon­naitre les acteurs et s’y attach­er – sans compter que, la plu­part du temps, les met­teurs en scène par­lent très mal de leur pro­pre film et que, de plus, ils ont ten­dance à min­imiser l’u­til­i­sa­tion de l’œu­vre lit­téraire pour présen­ter leur tra­vail comme une œuvre à part entière. Inver­sé­ment, J. De Deck­er a reçu jadis d’Yvon Tou­s­saint, son patron au Soir, une belle leçon de jour­nal­isme « de ter­rain » : apprenant que le Théâtre Nation­al pro­gramme Roméo et Juli­ette, il envoie son jeune col­lab­o­ra­teur inter­view­er la comé­di­enne, pré­cisé­ment parce qu’elle était encore totale­ment incon­nue !  Il faut met­tre en évi­dence l’im­age des acteurs, leur don­ner davan­tage la parole : cela attire les gens. À cet égard, le rôle pro­mo­tion­nel de la presse écrite est pré­cieux, et il ne coute qua­si rien, alors que la cri­tique de films au sens strict a qua­si dis­paru : soit on encense, soit on se tait. Un évène­ment comme le Fes­ti­val de Cannes est très éphémère : les ama­teurs de ciné­ma doivent donc être atten­tifs aux reportages de cir­con­stance, car le feu d’ar­ti­fice retombe vite.

Reprenons le cas de Tokyo fiancée, déjà évo­qué. Lors de la pre­mière mon­di­ale, à Namur, Jean-Pierre Berck­mans relate que Pauline Éti­enne n’a pas été mise en valeur, on n’a pas évo­qué tout ce qu’elle a fait en France ; A. Nothomb était absente ; on n’a guère vu d’in­ter­view con­jointe avec le réal­isa­teur S. Liber­s­ki…  La pro­mo­tion est vrai­ment la grande pierre d’a­choppe­ment de notre ciné­ma. Nous sommes trop mod­estes, pas assez com­mer­ci­aux. Un jour de 2011, J.P. Berck­mans explique avoir croisé dans le hall de l’U.G.C. un groupe de jeunes qui hésite sur le choix du film ; il leur con­seille Les géants de Bouli Lan­ners, à quoi ses inter­locu­teurs rétorquent : « un film belge ?  Ah non !  On va se faire ch… »  De là à con­clure que la bel­gi­tude n’est pas un pro­duit d’ap­pel, il n’y a qu’un pas, mal­gré l’hi­la­rant Dikkenek (2006), ou encore C’est arrivé près de chez vous, B. Poelvo­orde ayant été sur­pris par son pro­pre suc­cès au Fes­ti­val de Cannes. À l’é­tranger, les Belges ont la répu­ta­tion de pren­dre peu de risques : ils esti­ment que si leurs pro­duits cul­turels sont de qual­ité, cela doit suf­fire. Or, ce n’est pas vrai. Pen­sons à la remar­quable per­cée d’un acteur fla­mand comme Math­ias Schoe­naerts à par­tir de 2012, année où il a inter­prété De rouille et d’os avec Mar­i­on Cotil­lard ; le film a con­nu un mil­lion d’en­trées, et Schoe­naerts est entré dans une agence de cast­ing améri­caine, ce qui lui a ouvert les portes des États-Unis. À lui seul, son tal­ent n’au­rait pas suf­fi.

Daniel Laroche