« Une Belgique sentimentale et buissonnière »

Un coup de coeur du Carnet

Jean-Bap­tiste BARONIAN, Dic­tio­n­naire amoureux de la Bel­gique, Paris, Plon, 2015, 780 p., 25 €/ePub : 15.99€

Le principe de la col­lec­tion « Dic­tio­n­naire amoureux » chez Plon est bien con­nu : il est demandé à un spé­cial­iste, un pas­sion­né, un con­nais­seur paten­té de con­stituer, à pro­pos de son sujet de prédilec­tion, un abécé­daire où la sen­si­bil­ité le dis­put­erait à l’érudition et où, au souci de l’exhaustivité sci­en­tifique, se ver­rait préférée la car­togra­phie per­son­nelle.

À éplucher ce nou­veau pavé con­sacré à la Bel­gique, oppor­tuné­ment revê­tu d’une cou­ver­ture au teint chair de bin­t­je, le lecteur ira avant tout à la ren­con­tre d’un Belge. Et de quel spéci­men ! Jean-Bap­tiste Baron­ian a tout lu, tout écouté, tout goûté, tout arpen­té, tout sup­porté (jusqu’au RSC Ander­lecht…) de ce puz­zle trois pièces à dimen­sion de tim­bre-poste, mais foi­son­nant d’histoires sin­gulières comme plurielles. Dès lors, cette somme ren­con­tr­era un dou­ble pub­lic : les fran­coph­o­nes d’ici, éton­nés d’en décou­vrir encore autant à pro­pos de leur pro­pre pays, et les fran­coph­o­nes de Paris et dépen­dances, tétanisés d’apprendre l’existence lim­itro­phe d’une cul­ture à ce point riche.

Aucune des entrées traitées par Baron­ian ne débouche sur du « lieu com­mun ». Chaque porte – que l’on imag­in­erait bien dess­inée par Magritte, à la fois close et béante sur un mys­tère – donne sur une cham­bre aux échos où le lecteur avance en con­fi­ance jusqu’en son cen­tre pour s’y poster et en éprou­ver l’atmosphère et l’émotion dif­fuse. Les références livresques se mêlent aux sou­venirs intimes, les fra­grances et les saveurs éveil­lent des mélodies et ravivent des images men­tales ; et la Bel­gique, pays que Napoléon voulait un « pis­to­let pointé vers le cœur » de la per­fide Albion, se met à tournoy­er comme si elle se trou­vait sur l’index du psy­chopathe de C’est arrivé près de chez vous.

Quoi, ce mod­èle de con­sen­su­al­isme poli­tique peut per­dre le Nord ? Éprou­ver (ou faire éprou­ver) le ver­tige ? Délir­er, même ? Oui, mais à sa façon. Les can­u­lars des « Agath­opèdes », les sub­ver­sions cara­binées du Gloupi­er, les exploits moins marol­liens qu’universels de Quick et Flup­ke, les refus de pos­es pho­tographiques sig­nifiés par Stro­mae à ses jeunes fans, les démesures archi­tec­turales de Joseph Poe­laert, la hargne de James Ensor quand il tro­quait le pinceau pour la plume, le culot des con­tre­fac­teurs édi­to­ri­aux, les scuds apho­ris­tiques envoyés par Louis Scut(enaire)… Com­bi­en d’autres audaces et imper­ti­nences épinglées par Baron­ian nous rap­pel­lent que, si l’âme belge demeure un con­cept fan­tas­ma­tique, il y a par con­tre une indé­ni­able trempe belge. Dou­ble­ment immergée, à 160 puis 180 degrés, dans la graisse bouil­lante de ses appétits abyssaux ; affublée d’une langue bifide – pour léch­er d’un même mou­ve­ment les pages du Bon usage et celles du « Dic­tio­n­naire en rut » ; tirail­lée entre plat­i­tudes instinc­tives et envolées colom­bophiles ; alliant douceur et amer­tume comme en sa recette de chicons braisés, la Bel­gique demeure hélas ce miroir qu’ont terni trop de reflets stéréo­typ­iques.

Baron­ian, lui, repasse une salu­taire couche de tain sur le car­reau dépoli ou défor­mé par des vit­ri­ers nom­més Baude­laire ou Coluche, et nous voici réfléchis à l’exacte mesure de notre folie douce, de nos ambiva­lences, de notre génie aus­si (au sens herde­rien du terme, s’entend). Pas la peine, par con­tre, de chercher des notices, for­cé­ment bar­bantes, où il serait ques­tion de régions, fédéral­isme, com­pé­tences, com­munes à facil­ités. Baron­ian a choisi un autre créneau horaire que celui du JT vespéral pour nous balad­er dans « Sa » Bel­gique, soit « une Bel­gique sen­ti­men­tale et buis­son­nière ». Il nous cicérone, en con­vive joyeux, dans les villes qu’il con­naît comme sa poche, depuis leurs est­a­minets les plus dis­crets jusqu’aux maisons natales des artistes. Plutôt qu’une can­tine de min­istère ou un snack cou­ru par les euro­crates, il choisira, pour un pre­mier ren­dez-vous, les tri­bunes du Stan­dard, la sérénité d’un béguinage, quand ce n’est le socle du Lion de Water­loo. En com­pag­nie de ses amis – des gui­taristes de manouche à huit doigts, des « fan­tas­tiqueurs », des fils prodigues jamais revenus ni vrai­ment par­tis –, il nous embar­que dans une tournée des grands-ducs où se butineront, en crescen­do sen­suel, une Bisounette, une Moinette, une Poiluchette et une Cochon­nette…

Il fal­lait un ouvrage de cette ampleur pour faire admet­tre « gour­mand », « esthète », « généreux » et « poé­tique » comme syn­onymes exacts de l’adjectif « amoureux ». Décidé­ment, la Bel­gique s’est trou­vé un pré­ten­dant qu’il va être ardu de sur­pass­er dans l’art de prodiguer les caress­es et de trou­ver les mots pour le dire…

Jean-Bap­tiste Baron­ian par­le de son Dic­tio­n­naire amoureux de la Bel­gique pour espace-livres.be