« Cours, camarade, cours… »

Raoul VANEIGEM, De la des­tinée, Cherche midi, 238 p., 17,50 €/ePub : 14.99 €

De la destinée - Raoul VANEIGEM« … le vieux monde est der­rière toi. » Cet apho­risme qui fleuris­sait avec d’autres sur les murs de Paris durant Mai 68, sonne tou­jours claire­ment aux oreilles de Raoul Vaneigem (Lessines, 1934), l’une des fig­ures tutélaires de l’Internationale sit­u­a­tion­niste avec Guy Debord (1931–1994). L’actualité lit­téraire n’a guerre cessé, ces derniers mois, de revenir sur l’aventure des « Situs » parisiens, qui, même s’ils ne furent que quelques dizaines à y par­ticiper, menèrent de 1957 à 1972 une cri­tique rad­i­cale sur leur époque, ses bases idéologiques, sociales et cul­turelles.

Jean-Marie Apos­tolidès vient de livr­er une solide et déca­pante biogra­phie de Guy Debord, (Debord le naufrageur, Flam­mar­i­on), qui met à bas la stat­ue mono­lithique de l’auteur, mythomane et sou­vent sans scrupules, de La Société du spec­ta­cle. Anne Tre­spuech-Berth­elot a réal­isé une étude plus générale sur le mou­ve­ment et ses réper­cus­sions, L’Internationale sit­u­a­tion­niste, de l’histoire au mythe, 1948–2013 (Press­es uni­ver­si­taires de France). Et en 2014, Gérard Berre­by, édi­teur chez Allia, don­nait un livre d’entretiens avec Raoul Vaneigem, four­mil­lant de ren­seigne­ments mécon­nus, de quelques désaveux et de doc­u­ments rares, dans Rien n’est fini, tout com­mence (voir la cri­tique du Car­net et Les Instants n°184, 1er décem­bre 2014).

Vaneigem lui-même ne s’est pas arrêté depuis, col­lab­o­rant notam­ment ces dernières années avec des plas­ti­ciens belges tels Johan Muyle ou Nico­las Koza­kis, et pour­suiv­ant sans relâche un tra­vail d’écriture dont Le Livre des plaisirs (réédité en Espace Nord) demeure un des beaux exem­ples. Son nou­v­el opus, De la des­tinée, s’est con­stru­it sur sept années d’écriture, et, quoique placé sous une épigraphe de Ste­fan Zweig, s’en réfère tout autant à l’invocation sonore de Niet­zsche que décou­vrit Vaneigem ado­les­cent : « Ô toi ma volon­té, réserve-moi et garde-moi pour une grande des­tinée ! »

Ni religions, ni idéologies

Mais quelle des­tinée, s’interroge encore aujourd’hui l’auteur, qui déteste comme autre­fois « les hon­neurs, les recon­nais­sances spec­tac­u­laires, les rôles de gourou, la fonc­tion – par­ti­c­ulière­ment vile et arro­gante – de maître à penser. » (Bon­jour Guy Debord !) Place donc « au par­ti-pris absolu de la vie », au désir, à l’amour, au moment durable plutôt qu’à l’instant fugace, à la créa­tion, à l’ignorance de la mort, au rejet des angoiss­es oppres­santes. Con­scient de la con­tra­dic­tion entre ses pro­pos et ses désirs d’une des­tinée épanouie, soucieux d’une trans­for­ma­tion du monde mais pro­fondé­ment indi­vid­u­al­iste, notam­ment par réal­isme sur les mai­gres capac­ités de l’agir, l’ancien « Situ » pré­cise encore : « Je n’ai que faire des impérat­ifs de l’altruisme et de la sol­i­dar­ité mil­i­tante. Je sais en revanche que je ne puis être heureux sans que tous le soient. […] J’ai la con­vic­tion que clar­i­fi­er en moi la notion de l’être et du devoir-être éclaire d’une lumière indis­pens­able le pro­jet d’une société rad­i­cale­ment nou­velle. Une lumière que ni les reli­gions ni les idéolo­gies ne lui ont dis­pen­sée. »

Montaigne d’hier et d’aujourd’hui

C’est donc sous l’égide d’un daï­mon grec, un « bon dia­ble » inspi­ra­teur, que Vaneigem tente dans cet ouvrage de don­ner ses clés pour une refon­da­tion de la vie, indi­vidu­elle et en société. Son entre­prise, ce qu’il recon­naît comme par­tie inté­grante de sa des­tinée, sera de célébr­er, « à l’encontre de dix mille ans de croy­ances et de pen­sées », l’être plutôt que l’avoir.

Il y a dans cet ouvrage du Mon­taigne, dans la forme comme dans le pro­pos, analysant la sit­u­a­tion du monde, étab­lis­sant l’examen des thès­es néces­saires à son pro­jet d’une société meilleure, par sim­ple encour­age­ment au lecteur à faire de même. Mon­taigne encore, quand Vaneigem, en préam­bule, place son œuvre écrite comme des­tinée avant tout à lui-même, « à aus­cul­ter (son) malaise exis­ten­tiel et à met­tre en lumière de dif­fi­ciles rela­tions avec (lui) et avec le monde », tout en souhai­tant qu’un lecteur éventuel puisse trou­ver dans son ouvrage la capac­ité de men­er une réflex­ion ana­logue.

Si l’on passe out­re les dif­fi­cultés de lec­ture inhérentes à un pro­jet écartelé entre Niet­zsche et Mon­taigne, ain­si que le car­ac­tère sou­vent trop sen­ten­cieux et inébran­lable de cer­taines pages, on com­pren­dra mieux pourquoi Raoul Vaneigem peut con­tin­uer à « revendi­quer la can­deur de miser sur un grand rebond de la force de vie. » En l’époque où nous vivons, est-ce vrai­ment chose nég­lige­able ?

Pierre MALHERBE