Au nom du Père et du Fils

Daniel ARNAUT, Les choses que l’on ne dit pas suivi de Com­man­der et men­tir, post­face de Lau­rent Demoulin, Brux­elles, Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2016, 192 p., 8,5€

Les choses que l’on ne dit pas | Espace NordDaniel Arnaut entre dans la col­lec­tion Espace Nord par la pub­li­ca­tion de deux réc­its partageant une thé­ma­tique com­mune : la fig­ure pater­nelle. Au début des Choses que l’on ne dit pas (2006), un homme quitte une cham­bre d’hôpital et tente de se ménag­er un sas de décom­pres­sion avant de retourn­er à l’air hiver­nal des bien-por­tants. Il observe, dans le hall prin­ci­pal, les malades et vis­i­teurs qui cir­cu­lent ou sta­tion­nent, et inter­ag­it mal­gré lui avec cer­tains d’entre eux. Il vient de laiss­er son père sur son lit de mourant. En cinq tableaux, le nar­ra­teur évoque la vie qui fuit un corps amaigri et per­clus de douleur, la rai­son qui s’envole d’un esprit vif :

sa tête un ter­rain vague / d’où les idées s’échappent en désor­dre / comme des ani­maux hors d’un enc­los mal fer­mé / piéti­nant furieuse­ment sur leur pas­sage / toute apparence de rai­son / (et le pire de tout / fils j’ai l’impression de devenir bête / c’est qu’il s’en rend compte)

Dans une ver­si­fi­ca­tion libre et per­son­nelle (sans ponc­tu­a­tion, hormis des par­en­thès­es), il prend notam­ment acte de la muta­bil­ité du monde et de l’environnement urbain, du cycle des saisons, de la dis­tan­ci­a­tion des rap­ports famil­i­aux (ascen­dants comme descen­dants).

Dans Com­man­der et men­tir (2016), recueil inédit de quinze longues phras­es (con­sti­tu­ant cha­cune un chapitre), on retrou­ve les mêmes per­son­nages, quelques années avant l’hospitalisation. Le père, à l’aube de sa retraite, est foudroyé par une dépres­sion : « je n’avais pas le sou­venir de l’avoir vu aupar­a­vant dans un état pareil, même s’il avait un tem­péra­ment que définit bien le vieux mot atra­bi­laire, ou l’expression se faire un sang d’encre, il s’empoisonnait lit­térale­ment avec ses idées noires ». Les caus­es sont mul­ti­ples et sédi­men­tées, la goutte qui a fait débor­der le vase de larmes se con­dense en une pro­mo­tion au sein de son usine, Cock­er­ill. De sim­ple manœu­vre, il est devenu brigadier, et enfin con­tremaître sans en avoir ni l’étoffe ni l’envie. Une fin de car­rière en total décalage, alour­die de sémi­naires ani­més par des psy­cho­logues tant investis de l’idéologie man­agéri­ale que con­de­scen­dants, et qui ouvre les vannes des frus­tra­tions enfouies et de la vul­néra­bil­ité… Un con­trechant en mineur, sour­de­ment psalmod­ié, tout de sobriété et de cohérence sur une rela­tion fil­iale touchante.

Samia HAMMAMI

♦ Lire un extrait pro­posé par Espace Nord