Izoard, la matière et le corps

Jacques IZOARD, J’apprenais à écrire, à être : antholo­gie, Brux­elles, Les Impres­sions nou­velles, coll. «  Espace Nord », 2016, 8,55 €

izoardEmprun­tant son pseu­do­nyme au col mythique des Hautes-Alpes qu’il a gravi, à 20 ans, lors d’un périple à tra­vers l’Europe, Jacques Izoard, né Del­motte, a très tôt pris con­science de la jouis­sance des cimes et des poèmes. Car on peut dire d’emblée que l’auteur de La Patrie empail­lée (Gras­set, 1973) aura voué sa vie à traduire en poésie cette pleine matière du réel qui fonde et façonne son écri­t­ure, toute cor­porelle. Un acte poé­tique en quelque sorte exis­ten­tiel et sen­soriel, fait de « chair de poète », comme le rap­pelle, avec per­ti­nence, Gérald Pur­nelle, dans l’appareil cri­tique qui accom­pa­gne l’anthologie récem­ment parue dans la col­lec­tion Espace Nord et dont le titre J’apprenais à écrire, à être résume à lui seul l’ancrage-Izoard.

C’est qu’au-delà de l’œuvre en tant que telle, il y a, dans les textes ciselés du poète, une con­stante inter­ro­ga­tion sur l’acte même de l’écriture ren­voy­ant aux prob­lèmes de récep­tion et de lec­ture du texte écrit, partagé qu’il est entre « ter­reur panique et extase ». Une démarche réflex­ive où le poème devient le miroir mag­ique dans lequel se reflète ce tri­an­gle scalène que for­ment l’auteur, lui-même lecteur et le des­ti­nataire final.

Un trinôme garan­tis­sant à l’ensemble de cette œuvre dense, une cohérence qui, nous rap­pelle le post­faci­er, « n’exclut pas une diver­sité » dans la manière poé­tique et que pro­pose de décou­vrir le choix des poèmes présen­tés ici. À feuil­leter cet ensem­ble de textes qui courent sur la longueur, de 1968 à 2005, le lecteur est frap­pé par l’image du poète en matelot, inca­pable de regag­n­er le quai, inca­pable de se pass­er de la flu­id­ité du courant. Et s’il nav­igue, ce ne peut être que sur une trirème, fémi­nine, méditer­ranéenne en somme, tant les images s’enchaînent comme portées par une musi­cal­ité à la tierce, presque espag­nole. Il n’est qu’à lire cer­tains titres de recueils pour s’en ren­dre compte, Corps, maisons, tumultes (1990), Bègue, bogue, borgne (1974) ou encore Des lier­res, des neiges, des chats (1968). Voilà sans doute aus­si ce que per­met ce genre de recueil, une vue d’ensemble, une car­togra­phie de l’harmonie d’une œuvre qui aura comp­té tant en Bel­gique qu’à l’étranger.

Mais il ne faudrait pas oubli­er l’homme Izoard, fon­da­teur de la revue Odradek qu’il crée en 1972, décou­vreur de jeunes tal­ents poé­tiques que l’on regroupe désor­mais sous le nom d’école de Liège-école Izoard ? Les élèves, on les con­naît, ils se nom­ment Logist, Delaive Sae­nen ou Lecler­cq, rien que cela ! On s’en voudrait de pass­er sous silence l’homme de paroles et de ren­con­tres – on reste impres­sion­né par le nom­bre des com­pagnon­nages qu’il aura su tiss­er, d’Octavio Paz à Norge en pas­sant par une inter­view de Céline réal­isée en 1959 pour la revue Let­tres 55.

Une œuvre-vie char­nelle, comme dirait l’autre, à redé­cou­vrir, qui ne cesse d’avancer, de lier, de reli­er, d’étreindre et qui, inlass­able, pousse le lecteur vers l’autre, vers lui, en lui.

Tu ne peux vivre

qu’en suiv­ant les regards

des fées et des pas­sants,

des garçons pleins d’échardes

ou des filles-anguilles

entre les jambes desquelles

tu gliss­es le dard de miel.

 

Rony DEMAESENEER