Le bénéfice du doute

Un coup de coeur du Carnet

Armel JOB, Et je serai tou­jours avec toi, Robert Laf­font, 2016, 301p., 19 € / ePub : 12.99 €

couvertureArmel Job est décidé­ment un chroniqueur hors pair des pas­sions vil­la­geois­es. Au fil de sa pro­duc­tion romanesque, forte déjà d’une petite ving­taine de titres, il a imposé une mar­que lit­téraire claire­ment iden­ti­fi­able qui a con­va­in­cu de nom­breux lecteurs et dont la con­stance et la qual­ité imposent le respect. Avec lui, la nar­ra­tion se con­stru­it volon­tiers en alter­nant les réc­its croisés livrés par quelques pro­tag­o­nistes. His­toire d’affirmer d’emblée que la vérité des faits est à chercher dans la com­plex­ité avec la démarche hum­ble de ceux qui se méfient des apparences et cul­tivent volon­tiers le doute. Si cette quête s’impose comme une néces­sité, c’est le plus sou­vent autour d’un mys­tère à élu­cider qui con­stitue l’enjeu cen­tral de la nar­ra­tion. Une affaire de pas­sion, d’ordinaire com­binée à l’un ou l’autre meurtre, con­stitue le nœud du réc­it et le dénoue­ment pro­gres­sif des fils de l’intrigue réserve de belles sur­pris­es, his­toire de pren­dre les évi­dences – sou­vent fondées sur les préjugés – à revers.

Ici dans le petit vil­lage arden­nais de Neuf­bourg, l’attention se con­cen­tre très vite sur Branko, un réfugié d’ex-Yougoslavie qui frappe un jour à la porte d’une mai­son. Mon­trant son véhicule en panne, il demande de l’aide qu’on lui pro­cure volon­tiers. Mais il faut atten­dre une pièce de rechange et on lui offre le cou­vert et le gîte. Et ce qui ne devait être qu’un accueil for­tu­it dans l’attente d’un dépan­nage rapi­de se trans­forme en séjour de longue durée. Branko fait si bien sa place qu’il se rap­proche de Tere­sa, l’élégante maîtresse de mai­son au seuil de la quar­an­taine qui vient de per­dre son mari brasseur décédé d’un can­cer foudroy­ant. Entre eux, une con­nivence intense s’installe, facil­itée par les orig­ines slaves de Tere­sa et leur piété com­mune de catholiques fer­vents ani­mée par une foi aux man­i­fes­ta­tions un peu anachroniques. André et Tadeusz, les deux fils de la mai­son, sont les spec­ta­teurs incré­d­ules de cette pas­sion nais­sante qui les irrite. L’un a repris la brasserie, l’autre étudie et revient de temps à autre. Lorsqu’une jeune femme est retrou­vée assas­s­inée alors qu’elle tra­vaille comme  ouvrière dans l’entreprise forestière où Branko a trou­vé du tra­vail, tous les regards sus­picieux, à com­mencer par ceux de la police, se por­tent vers l’intrus, déclen­chant les émois les plus vifs et ren­forçant les hos­til­ités xéno­phobes avides de ce genre de sit­u­a­tions. Il fau­dra cepen­dant bien d’autres recherch­es et la décou­verte d’indices inat­ten­dus pour que la vérité éclate au grand jour sur l’identité du réel meur­tri­er, mais aus­si sur le passé de l’accusé de la pre­mière heure. Entretemps, cha­cun aura mené son enquête et tous auront ten­té de met­tre Tere­sa en garde con­tre cette rela­tion hors normes. A force de fouilles, André met à jour les raisons véri­ta­bles qui ont fait que le chemin de Branko a croisé celui de cette famille selon un ordre qui ne doit que peu au hasard. Les deux réc­its croisés d’André et de Tadeusz, nour­ris eux-mêmes de leurs pro­pres ambiguïtés et con­tra­dic­tions, sont des­tinés, vingt ans après les faits, à éclair­er leur demi-sœur, Agniesz­ka, née de la brève pas­sion entre Tere­sa et Branko, sur les cir­con­stances de sa nais­sance.

Tout ceci pour­rait encore sem­bler un peu terne si l’on ne fai­sait men­tion de l’art cer­tain avec lequel Armel Job rend compte des rouages de la nature humaine : il se glisse dans l’intimité des deux frères, pointant les rival­ités de tou­jours, et se fau­file dans les ragots de quarti­er, don­nant corps à la peur de l’étranger, à la cul­ture du men­songe et de son cousin proche le secret. Comme dans bon nom­bre des ouvrages de l’auteur arden­nais, le fait religieux est en lisière du réc­it, mais il n’échappe pas à son regard cri­tique qui en souligne volon­tiers à chaque fois des dérives, n’épargnant aucune con­fes­sion. Mais il y a surtout chez lui une façon sub­tile d’associer le dépeçage sans con­ces­sion des âmes à la mise en évi­dence de l’incroyable vital­ité des êtres humains, au plus fort de la noirceur des des­tins des familles. A telle enseigne qu’il s’en dégage une forme dis­crète de ten­dresse chaude et frater­nelle pour le genre humain. A tout ceci, ajoutez l’élégance et la flu­id­ité d’une écri­t­ure de fac­ture clas­sique et soignée dans laque­lle se glisse une pointe de mal­ice. Ce faisant, vous aurez com­pris pourquoi depuis une ving­taine d’années, Armel Job n’a cessé de gag­n­er l’estime et la fidél­ité de nom­breux lecteurs et pour quelles raisons il compte désor­mais par­mi les incon­tourn­ables de la grande saga des écrivains belges de langue française.

Thier­ry DETIENNE

♦ Lire un extrait pro­posé par les édi­tions Robert Laf­font

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