Banzaï sur le réel !

Laurent DE SUTTER, Théorie du kamikaze, PUF, 2016, 110 p., 11 €/ePub : 8.99 €

Le kamikaze sature les médias, et son obscène évidence, son omniprésence, semblent empêcher de penser cette figure contemporaine. Bien sûr, il reste possible de l’envisager sous les angles de la politique, la sociologie, la psychologie, et de tenter de la profiler ; encore fallait-il oser s’en emparer en philosophe, et d’en proposer la théorisation. C’est le défi que Laurent de Sutter relève à nouveau brillamment, en maniant avec virtuosité les concepts et les faits, comme afin de les faire entrer en coïncidence (ce qui ne veut pas dire « strictement les faire coïncider »).

Théorie du kamikaze est un texte complexe, non tant par les références qui y abondent (mieux vaut quand même savoir situer Burke, Foucault, Lacan et al. pour l’aborder) que par son développement discursif, anti-chronologique, qui tient le lecteur en suspens jusqu’aux dernières pages quand, enfin, les éléments jusqu’alors kaléidoscopiques forment une image sinon complète, du moins cohérente et visible.

De Sutter part très concrètement des explosions entendues aux abords du Stade de France, un certain 13 novembre 2015, vers 21h, alors que le match amical France-Allemagne vient de commencer. De ces détonations imputées à des « kamikazes », nous remontons à l’occurrence originelle du terme, emprunté au japonais durant la Seconde Guerre mondiale. Le recours à la sémantique n’étant jamais vain, celui-ci nous révèle que ces guerriers sacrificiels, lancés en pure perte sur les porte-avions américains, furent les premiers à faire accéder l’attentat-suicide à la dimension métapolitique du spectacle et donc à le faire entrer pleinement dans la postmodernité.

Le kamikaze est un être de l’âge des images : […] ce dont il s’agissait [avec lui] n’était pas tant d’infliger des dégâts effectifs à l’ennemi, que de donner à voir une image dont la puissance d’impression serait si forte qu’elle conduirait à la paralysie, et peut-être même la déroute, de l’armée adverse. Le dispositif technique de l’attentat-suicide était un dispositif technique dont l’objectif était la sidération.

Pour mener son analyse, De Sutter invoque (en filigrane) Debord, convoque (là nommément) Lyotard et Zizek, et sa pénétrante lucidité le hisse au niveau d’un Baudrillard. Si mince et ajouré soit-il (les vingt-cinq « alinéas » du livre ne dépassent jamais trois pages), le propos est d’une grave densité. Y sont passés au crible nos réflexes de spectateurs à la raison critique abolie par la saturation des images, le gavage des stéréotypes, le formatage mental. Y sont dépiautés un à un les ressorts du matelas où notre fascination s’avachit volontiers et où notre conscience s’endort, hypnotisée par le Pouvoir.

À ceux qui s’interrogent sur les façons de résister au désastre qui se consomme sous nos yeux, il s’agira de leur recommander, voire de leur commander, la lecture de Théorie du kamikaze. Elle est ardue, certes, exigeante, et elle se mérite. Mais n’en va-t-il pas de même pour la préservation de la liberté ?

Frédéric SAENEN