Les « Mille e tre » du professeur Sojcher

Jacques SOJCHER, Richard KENIGSMAN (ill.), Éros errant, Fata Mor­gana, 2016, 57 p.

sojcher erosOn recon­naî­trait entre mille le tim­bre de la voix du philosophe et poète Jacques Sojch­er. Ce cheveu sur la langue qui s’avère vite une arme de séduc­tion mas­sive, on le retrou­ve avec plaisir, sous une plume cares­sante et ironique, dans ce nou­veau recueil pub­lié chez Fata Mor­gana. Ni juif, ni cheva­lier, ou peut-être juste­ment les deux à la fois, le démon Éros dont l’auteur se fait ici le téra­to­logue, pour­suit sa route, inlass­able voyageur qui se moque des pos­si­bles dégâts col­latéraux. Joueur invétéré, Éros se plait à piper les dés. Le pire, c’est qu’on le sait ! Mais on con­tin­ue pour­tant de miser sur lui, sur sa capac­ité à renou­vel­er cette pul­sion de vie qu’est le désir. Un désir qui peut à l’occasion s’éroder mais qui renaît sans cesse, sub­tile­ment inven­tif, tou­jours pluriel, réac­tivé qu’il est par le grain d’une peau ou le frémisse­ment d’une voix. C’est que la langue, les mots, leur sonorité font par­tie du jeu. À chaque fois, ce sont les cartes qu’on rebat. Et si les donnes sem­blent les mêmes, elles sont pour­tant dif­férentes.

Tu zéza­yes à l’oreille

de toutes les femmes pos­si­bles

des mots d’amour sans con­séquence.

C’est l’inceste du désir

et du manque.

Tu inventes l’amour,

faute de pou­voir aimer.

Avec la déri­sion et le détache­ment qu’on lui con­naît, l’auteur qui, ailleurs, pour­suiv­ait Le rêve de ne pas par­ler (Ed. Talus d’approche, 1981), ne cesse ici de nous inviter à réin­ven­ter le désir, seul capa­ble au fond d’élever, d’ancrer – encr­er – le corps dans le monde. L’acte amoureux comme amarre sta­ble, con­crète pour le corps tou­jours nomade. Mais d’autres ques­tions affleurent sous la langue de Sojch­er qui s’insinue dans les moin­dres recoins du désir bien rodé. Si ce dernier aime les pre­mières fois, il peut aus­si se repaître des men­songes, des trahisons, des van­ités. Com­ment dès lors par­venir à épuis­er, à car­togra­phi­er la con­stel­la­tion d’Éros ? Le désir de plaire, le sou­venir d’un désir, le vieil­lisse­ment qui l’érode et le cat­a­logue de ceux qui nous firent chavir­er ? Autant de ques­tions qui se gref­fent au pou­voir du Dieu ten­ta­teur. En nous entraî­nant dans cette sara­bande de voix qui mêle aux angoiss­es de Casano­va, les mille et trois pas­sions du Lep­orel­lo de Mozart, Sojch­er s’amuse lui-même à brouiller les pistes. Sans oubli­er les clins d’œil com­plices aux artistes pour qui le désir est affaire de vie ou de mort – Bataille, Lucrèce, Spin­oza, entre autres – le poète, par une ultime pirou­ette pour con­jur­er l’oubli, établit deux listes, celle des lieux où le désir a pu naître et celle, en miroir, des prénoms des belles qu’il aima.

Tu vois dans le miroir

l’apparence

de ce qui a été.

Aimer n’a pas de nom.

Nomade et séden­taire

partageront les cen­dres

jetées au vide de l’oubli.

Qu’importe en somme ici la vérac­ité des listes, que le pro­fesseur Sochjer se soit égaré quelque peu dans ce list­ing de désirs remé­morés puisque nous l’aurons suivi et que nous aurons pris plaisir à nous égar­er avec lui.

                                                                                              Rony DEMAESENEER

Jacques Sojch­er lit un extrait d’Eros errant sur Son­alit­té

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