L’instantané de l’amour : un précipice

Un coup de coeur du Carnet

Serge DELAIVE, Nocéan, MaelstrÖm, 2016, 203 p., 16 €

noceanCeux qui sont attachés à une conception traditionnelle du roman en réclament une histoire, avec des événements, des personnages et même une intrigue ; un début, une fin discernables et, entre les deux, une progression. Rien de tout cela, ou presque, dans le nouveau roman de Serge Delaive, Nocéan, le premier depuis Argentine (2009) qui obtint le Prix Rossel. L’auteur est certes plus connu pour ses poèmes, une œuvre nombreuse, remarquable. Il demeure poète quand il rédige un roman original comme celui-ci, ne suivant que son propre mouvement, son lyrisme naturel. Poète quand il évoque un homme et une femme, ses personnages, les rencontres, les séparations, la culminance ou la déchirure de l’amour, la passion de la mer, de la ville, du monde.

Rien de traditionnellement romanesque donc dans Nocéan, dont le titre même annonce dans sa nouveauté une intention poétique. Mais tout commence par une rencontre entre elle et le narrateur, intemporelle, encore anonyme, peut-être pas la première :

Elle et moi sur les quais de halage, le long des darses, en escorte du fleuve. Elle et moi dispersés dans les villes qui nous enchaînent. Elle prend ma main. Un geste distrait, une existence légère.

Légère, comme le sera la silhouette esquissée en quelques amorces. Tout est dit ou plutôt suggéré dans ces premières lignes : elle et lui se sont connus ou se connaissent à l’instant, peu importe. Dès la première page, on appréhende que ce couple manifestement incontestable sera tantôt « dispersé », tantôt en fusion totale. Déjà pointe, avec l’évocation de la chair et du sang, présents dès ce seuil, comme ils le seront à la dernière page, une tragédie intime. Pas de meurtre cependant, mais, comme dans toutes les histoires d’amour, qu’on les invente ou qu’on les vive, la violence. Dans la beauté évoquée à travers le regard de l’homme, plus évidente que la tendresse ou la caresse féminines. Dans l’illumination toujours intense de la rencontre, mais aussi dans l’horreur soudaine de la distance imprévisible. Une histoire d’amour donc, fractionnée, fracturée, qui nous est livrée en morceaux majoliques, séparés mais en harmonie, l’un par rapport à l’autre, indélébiles comme dans une mosaïque. Cette division en courtes pages n’a rien d’un puzzle que le lecteur aurait à assembler. Au contraire. Il doit lire en l’état, suivre le mouvement qui l’emporte, être attentif à tout et surtout ne pas sauter les blancs, mais s’en nourrir.

Ils se rencontrent, se désirent, s’aiment, s’entre-pénètrent, se conjuguent, puis s’éloignent, se séparent. Au gré, ou au désagrément, c’est un peu le hasard, des déplacements. Tantôt ici, où elle se trouve pour son travail et où il la rejoint. Tantôt là, où elle doit le quitter et où il erre seul. Les moments de rencontre sont fusionnels, détaillés, magnifiés. L’évocation de leur relation amoureuse, charnelle est intensément communicative. De même, lorsque la distance surgit, même s’ils sont ensemble, c’est comme un sourire dans la blessure, la souffrance qui attise le désir. Tout est beau dans cette histoire non continue, et sans doute à cause de sa fragmentation : de l’excès de bonheur, bref, violent comme un orgasme, à la douleur subite, poignante. Lui, et sa vision d’elle, le cœur d’elle ; des lieux, ces villes du monde où ils se voient, s’attendent ou se désirent. Elle, dans son approche supposée de cet homme et surtout dans ce qu’il devine ou perçoit d’elle. Selon Delaive, la manière de dire cela, l’écriture est un personnage à part entière, majeur si l’on veut. Roman de poète, on l’a déjà dit. Texte poétique, encore et toujours. D’abord remarquable par ce choix de circonvenir la narration, de la ciseler en chants, strophes plutôt que chapitres. Ensuite par cette priorité à donner aux images, aux mots, aux sons eux-mêmes. Ainsi, parmi tant de trouvailles stylistiques, les couleurs sont à entendre, l’aube  poinçonne la nuit, l’univers entier tient dans un voilier, le sourire est couleur d’amertume, l’instantané des cités est fini, le tango est géométrie érotisée… avec parfois des allitérations irrésistibles, comme ces gangrènes grégaires, tellement justes dans le contexte. Un long chapitre est dévolu à l’écoute d’un enregistrement de John Coltrane, A Love supreme, dont un mouvement entier est restitué tout en analyse minutieuse et passion conjointes.

Que la relation amoureuse soit ici mise au jour, lumineuse ou cruelle, le ton est toujours emporté, lyrique, en vol. Elle ne peut que mal se terminer. Cet homme et cette femme qui s’étaient découverts dans le monde, (dés)unis par un précipice, seraient-ils demeurés des solitudes agrégées ? Si la vision du poète sublime leur rencontre, pour eux se profile un futur où nous sommes en allés. Cet amour qui contenait sa finitude, s’imposait en rafales  et s’interrompait soudain,  où,  avec elle, il a lissé les principes de l’entropie, ne cessera peut-être jamais de reprendre.

Voici donc un roman peu commun, qui s’énonce par stances, éclats, intermittences. Un livre qui n’adviendrait pas s’il ne résistait au courant.

Jeannine PAQUE

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