Un coup de cœur du Carnet

Il y a eu les livres de celles et ceux qui ont vécu l’expérience de la déportation, des camps – entre autres, ceux de Robert Antelme, Edith Bruck, Charlotte Delbo, Primo Levi – avec leur écriture façonnée, modelée, souvent au cordeau, pour approcher (témoigner), au plus près, l’organisation implacable des camps, l’extrême dégradation vécue. Puis il y a eu, il y a encore, les livres de leurs enfants, cherchant « à rompre l’absolu d’un silence » (Lydia Flem) dans lequel se sont emmurés de nombreux parents revenus des camps de la mort, devenant les otages de leur secret, à leur corps et esprit défendant. Citons, parmi les autrices belges, Lydia Flem, Chantal Akerman (pour certains de ses films aussi), et plus récemment Myriam Spira et Marianne Lefebvre-Raepsaet, qui ont écrit pour « se délester du fardeau traumatique de [leurs] parents » (Myriam Spira), pour devenir les héritières actives de leur filiation (Lydia Flem). Pour transmettre également : « Aujourd’hui il ne reste plus que quelques déportées. La génération suivante, la mienne, va bientôt disparaître. Qu’allons-nous laisser à nos enfants, nos petits-enfants, les générations futures ? » (Marianne Lefebvre-Raepsaet). À cette question, on peut répondre que la transmission va continuer – et continue déjà – avec la troisième génération, elle aussi marquée. Continuer la lecture




Comme Guy Goffette l’aime, son cher Verlaine ! Et comme il nous fait partager cet attachement, cette affection, en généreux passeur de textes et de sentiments ! Alors que le coup de foudre n’a eu lieu qu’à la maturité (Verlaine est entré dans ma vie comme la foudre dans une maison fermée), la cinquantaine approchant (sa première idole a été Rimbaud, l’autre du couple glorieux), depuis, il écrit sur lui fidèlement, tendrement, amicalement. De beaux livres, de sa prose la plus poétique, emphatique, celle qu’on aime tant, celle d’
Chauffeur de taxi à la vie un peu terne, Franck est sollicité pour une course qui se révélera hors du commun. Au premier abord, Hélène est juste une cliente qui part en week-end. Mais le tempérament fantasque de la vieille dame pique la curiosité du taximan, et la course est assez longue, propice aux confidences. Tandis que la route défile, Hélène égrène ses souvenirs.
Ce pourrait être un roman qui commence avec brio par la relation de la rencontre entre Nathaniel Hawthorne et Herman Melville, au Monument Mountain, le 5 août 1850.
Par l’intermédiaire d’un ami, Marc Pirlet rencontre pour la première fois en avril 2013 Bruna, une vieille dame qui habite sur les hauteurs de Seraing. Celle-ci vient souvent l’après-midi en ville, à Liège, prendre un chocolat chaud dans un endroit accueillant sa solitude. Pourquoi va-t-il la rencontrer, bientôt régulièrement ? Parce que cette dame menue, charmante d’ailleurs, a une histoire qu’elle a longtemps tenue sous silence mais qui maintenant, alors qu’elle a atteint quatre-vingt-six ans, doit se confier. C’est avec constance et ferveur que Marc Pirlet va l’écouter et recueillir des propos qu’il faut communiquer à tous. C’est en effet une confidence de l’enfer vécu que Bruna tient à faire avant de disparaître, pour que rien ne s’oublie, ne se perde de la mémoire. L’enfer, ce sont ces années passées dans les camps de concentration nazis, les camps de la mort. C’est en 1941 que Bruna, qui a 16 ans, et son frère sont arrêtés dans la maison familiale de Seraing par les agents de la Gestapo qui recherchent le père, communiste polonais, disparu depuis l’exode de mai 1940. Rapidement déportée en Allemagne et à travers plusieurs lieux de détention, elle arrive au sinistre camp de Ravensbrück où elle passera plusieurs années terribles avant de terminer dans cet autre enfer qu’était Bergen-Belsen, d’où elle sera libérée puis rapatriée vers la Belgique en état d’extrême faiblesse.
Ceux qui sont attachés à une conception traditionnelle du roman en réclament une histoire, avec des événements, des personnages et même une intrigue ; un début, une fin discernables et, entre les deux, une progression. Rien de tout cela, ou presque, dans le nouveau roman de Serge Delaive, Nocéan, le premier depuis Argentine (2009) qui obtint le Prix Rossel. L’auteur est certes plus connu pour ses poèmes, une œuvre nombreuse, remarquable. Il demeure poète quand il rédige un roman original comme celui-ci, ne suivant que son propre mouvement, son lyrisme naturel. Poète quand il évoque un homme et une femme, ses personnages, les rencontres, les séparations, la culminance ou la déchirure de l’amour, la passion de la mer, de la ville, du monde.
Marcel perd brutalement sa femme Nora, le grand amour de sa vie ; tous deux vivaient dans la nostalgie du pays perdu, l’Algérie. Marguerite devient la veuve d’Henry, le notaire respecté, auprès de qui elle a passé une vie terne. À l’âge de 78 ans, que peut-elle encore envisager de vivre ? D’autant qu’elle porte un deuil plus ancien, celui de sa sœur Hélène morte accidentellement cinquante ans plus tôt, qui a éteint toute joie dans son existence. Deux expériences de deuils radicalement différentes, décrites en contrepoint : celle d’un bonheur interrompu et celle d’un manque de vie. 
Pour sa 23e édition, le festival Les nuits d’encre invite à lire et à découvrir des auteurs du 1er au 31 mars 2016 dans des lieux qui favorisent la rencontre, partout en Brabant wallon. La thématique de cette année : Les chemins de l’angoisse.