Faut-il croire les images ?

Richard LORENT, Le cauchemar, Editions du Basson,  2016, 323 p.

lorentLe polar se porte bien, merci. À en juger par les catalogues et l’abondance des parutions, il devient parfois le fonds de commerce qui porte les maisons d’édition. À en croire la résonance des titres, les fictions noires nous entraînent volontiers hors de nos champs de vue directs, là où la relative étrangeté des lieux ajoute ce zeste d’inconnu qui finit de briser les repères quotidiens, comme si la quiétude de la proximité pouvait mettre à mal la force du scénario.

Le cauchemar tourne le dos à cette tendance et il confirme la voie tracée par son auteur dans un premier roman paru chez le même éditeur en 2015, Les Éprouvés, dont le tome 2 est d’ores et déjà annoncé.  Franchement situé en en Belgique francophone, et plus particulièrement dans la région de Charleroi, il s’ancre dans le présent et se nourrit de l’actualité la plus récente, celle d’un automne 2015, au plein cœur des mouvements sociaux qui se dressent contre les réformes budgétaires menées par le gouvernement fédéral.  Bertrand Naimaud est journaliste de presse écrite. Depuis vingt-trois mois, son sommeil est dévoré par des scènes qui reviennent inlassablement troubler ses nuits et mettent à mal ses réserves physiques. En désespoir de cause, il se résout à suivre le conseil d’une amie et se rend chez une voyante à laquelle il se confie. Il ressort de la consultation avec quelques phrases qui, si elles ne le libèrent pas de ses démons, lui donneront des clés de lecture des événements qui suivent. Car le premier maillon d’une aventure incroyable l’attend lors de la prochaine réunion de son conseil de rédaction. Son nouveau patron, qu’obsèdent les courbes de vente de son magazine, attend son équipe avec une surprise photographique dont il a acquis l’exclusivité et qui doit servir de base à un travail d’investigation. Le cliché pris d’un toit – la presse avait été écartée – montre une personne en chaise roulante étalée sur le sol et ensanglantée juste à côté de manifestants, sans présence directe de la police. Un tel cliché, qui semble accabler les manifestants, serait de nature à discréditer le mouvement. Il n’en faut pas plus pour lancer notre insomniaque dans une course à l’info. Il doit tout d’abord briser le silence délibéré qui entoure les faits et obtenir d’un ami syndicaliste qu’il livre ce qu’il en sait. Ce n’est qu’au prix de démarches multiples qu’il parvient à identifier l’homme blessé et à esquisser une compréhension des faits.  Laquelle ne corrobore pas le postulat de son patron, mais ouvre d’autres perspectives de recherches plus fascinantes encore. Celles-ci ne portent plus sur la scène de départ mais entraînent le reporter dans une descente aux enfers où il est question de grand banditisme et surtout de blessures anciennes – elles-mêmes nées dans un conflit social brutal – et loin enfouies qui motivent les crimes les plus sordides. Dans ce tourbillon aux énigmes superposées dont la résolution ultime toujours recule jusqu’à la mise en lumière finale, Betrand Naimaud croise aussi des proches et se trouve lui-même en danger direct alors que le sang coule, très près de lui. Dans ces basculements successifs, les bourreaux d’hier deviennent eux-mêmes victimes au cœur d’autres enjeux, balayant ainsi ce qui apparaissait il y a peu encore comme une évidence ultime. Revenu à ses propres racines, le journaliste entrevoit pourquoi, dans ses insomnies, toujours lui revient cette scène où il hésite à lever le couvercle d’un coffre sur lequel il est écrit : « Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres ». Mais la vérité a aussi son prix, comme ne cesse de le souligner sans jamais le dire ce roman qui n’a pas froid aux yeux.

On l’aura compris, Richard Lorent est un conteur subtil qui aime à déjouer les faux-semblants. Sociologue de formation, il truffe son texte de références et d’analyses sociales et se plaît à dépeindre des mondes différents, qu’il rend avec une certaine truculence et avec un souci du détail qui fait mouche. Nourrie de l’actualité toute fraîche et conviant des faits toujours en cours, sa fiction remonte les courants sociaux d’aujourd’hui et d’hier pour en souligner les flux contradictoires nés du choc entre intérêts collectifs et enjeux personnels. D’une plume qui n’hésite pas à puiser dans toute la richesse du langage et qui ne dédaigne pas les envolées un peu baroques et le recours aux mots rares, il donne vie à un univers qui nous est tout à la fois proche et singulier. Celui des rapports de forces des conflits régulés par la concertation et ceux, bien plus redoutables, qui font l’ordinaire des thrillers et qui ne sont souvent dictés que par la haine et la vénalité.

Thierry DETIENNE