Demeure le souvenir d’une amitié ronde et pleine

Claire HUYNEN, À ma place, Cherche midi, 2016, 123 p., 12 €/ePub : 9.99 €

huynenLa sub­tile nuance, si déplaçable, entre Love and Friend­ship, se rap­pelle à nous grâce au  film récent ain­si titré, qui est l’adaptation ciné­matographique du pre­mier roman de Jane Austen,  Lady Susan. Pourquoi recourir à l’anglais pour évo­quer le dernier roman de Claire Huy­nen, À ma place ? Parce que le rap­proche­ment s’est imposé par la for­mule com­pacte et si aisé­ment assim­i­l­able qu’on n’a pas cru néces­saire d’en don­ner une ver­sion française, et aus­si, parce que le précé­dent d’une roman­cière anglaise si experte dans l’analyse des sen­ti­ments humains sus­cep­ti­ble d’encore inspir­er des relec­tures et trans­po­si­tions n’est pas inadéquat. En effet, tout, dans le bref roman de Claire Huy­nen, invite, à l’instar d’Austen,  à nuancer, ou plus exacte­ment à hésiter, peu mais sou­vent comme en est le mou­ve­ment, à aller dans un sens et à en revenir pour en suiv­re un autre. Cela en toute légèreté. Certes, dès les pre­mières pages du roman, une infor­ma­tion matérielle est don­née, dont l’importance appa­raît défini­tive.

La nar­ra­trice va quit­ter pour tou­jours la mai­son d’enfance à laque­lle elle est demeurée très attachée. Cette mai­son qui l’a vue naître était ensuite dev­enue une mai­son de cam­pagne que la famille occu­pait régulière­ment. La famille moins la mère décédée, mais qui y était restée retenue, non seule­ment par le sou­venir, mais aus­si du fait qu’elle avait été inhumée dans le cimetière voisin. Cette mai­son restée intacte ou à peu près pen­dant tout ce temps où se sont amon­celés les meubles, les livres, les tableaux, les jou­ets, les toiles d’araignées et bien enten­du les sou­venirs. Pourquoi devrait-on la quit­ter ? Parce qu’elle a été ven­due, selon le désir de ses pro­prié­taires et occu­pants. Le prob­lème, le choc, plutôt, c’est que c’est « le meilleur ami » qui l’a achetée. Une chance selon le père de famille, parce que l’acheteur est Franck, un ami intime. Le meilleur ami, pour tout dire, de la nar­ra­trice, Lise ; il l’appelle Lise­lette. L’amitié, cela existe, fort, y com­pris entre homme et femme. Ceux-là se sont con­nus à l’âge de dix-huit ans, ont vécu le meilleur de leur vie ensem­ble, durant quinze ans : un temps qu’elle n’a pas mesuré vrai­ment.

Je pen­sais que l’amitié durait toute la vie. Qu’il y avait quelque chose de fon­da­teur comme une greffe. Pas seule­ment avec Franck. Quelque chose de plus fort que la famille, de plus fort que l’amour.

L’amour : le mot est lâché. Le mot et la chose. Qu’y a –t‑il de plus proche de l’amitié, en effet, que l’amour ? Ou au con­traire qu’y a‑t-il de plus éloigné ? Qu’en dit Lise ?

Je ne sais pas si je préfère l’amitié à l’amour, mais je crois que je la com­prends mieux ; Je crois que j’ai plus de tal­ent pour l’amitié. Que je sais mieux y faire.

Il y aurait donc du savoir-faire, en l’occurrence. Lise sait de quoi elle par­le. Foin des amours, des amants dont elle a pu être folle­ment éprise, elle n’a pas beau­coup d’amis :

C’est un mot que j’utilise pré­cau­tion­neuse­ment. J’en con­nais la rareté.

Et Franck avait ce statut par­ti­c­uli­er d’être « le meilleur » : une ami­tié « hors normes ».

Que cette ami­tié si forte dimin­ue un jour au point de se dis­ten­dre. Nous n’en saurons pas la rai­son, si toute­fois elle existe. Le point de rup­ture finale est évi­dent. Franck s’éloignant d’elle s’est aus­si rap­proché du père devenu pour lui sim­ple­ment Georges. Et le voici maître des lieux, « à sa place ». Celle de Lise.

Il y aurait là  matière à tragédie. Mais dans ce texte, tout en pudeur, non. Les choses sont dites, sans plus. Si ce n’est qu’elles sont dites par celle qui les a vécues et les ressent encore. Et dans ces phras­es cour­tes, sou­vent réduites à la forme ver­bale, si par­ti­c­ulières au style de Huy­nen, il n’y a aucune place pour le pathos. Mais il est impos­si­ble de ne pas y devin­er l’émotion, pré­cisé­ment dans les non-dits, dans les blancs, ou dans les « mots » : j’ai lais­sé les plans en plan. Plus pro­fondé­ment ces traits frap­pent fort sans en avoir l’air. Moins caus­tique que dans ses qua­tre romans précé­dents, Claire Huy­nen philosophe volon­tiers ici, en douceur et … en toute ami­tié.

Jean­nine Paque