Face à face

David GIANNONI, La foi, la con­nais­sance et le sou­venir – La fede, la conoscen­za e il ricor­do (tra­duc­tion jux­ta), Illus­tra­tions de l’auteur, Mael­strÖm, 2016, 86 p., 18 €   ISBN : 978–2‑87505–250‑6

giannoniItal­ien né à Nice et établi à Brux­elles en 1987, poète et ani­ma­teur cul­turel, notam­ment fon­da­teur du pro­jet « mul­ti-artis­tique et mul­ti­me­dia » Mael­strÖm, David Gian­noni pub­lie aujourd’hui un recueil de poèmes conçu au début des années 90, traduit  par lui-même et pub­lié en édi­tion jux­ta français-ital­ien. (Pré­ci­sion intéres­sante,  selon l’heureuse tra­di­tion de la col­lec­tion 4 1 4, l’ouvrage est livré en deux exem­plaires jumelés, un pour l’acquéreur, l’autre pour être offert et ain­si partagé avec autrui.)

L’auteur prévient d’entrée de jeu : Ce poème a été écrit entre 1991 et 1993 et n’a presque pas été retouché pen­dant toutes ces années. Il m’a donc accom­pa­g­né pen­dant 22 ans avant que je ne trou­ve la force de le traduire en français. À présent, il peut com­mencer à vivre sa vie. Moi la mienne.

Et c’est bien des instances d’une vie qu’il s’agit – soit à tra­vers le temps, soit dans la con­comi­tance ou la super­po­si­tion des con­cepts pro­posés par le titre : La foi, la con­nais­sance et le sou­venir (La fede, la conoscen­za e il ricor­do). Exhuma­tion sans doute, mais surtout bilan somme toute posi­tif d’un face à face du poète au milieu de son âge avec le jeune homme qu’il fut. On y retrou­ve d’emblée toute la fougue d’une jeunesse en proie à ses doutes et ses con­tra­dic­tions, à sa faim de vérité et de sagesse face à la réal­ité d’un monde déce­vant qui les cor­rompt et nous piège comme le chant des sirènes :

Vérité pros­ti­tuée, /ceci est un mau­vais rêve, /cette vile réal­ité est un mau­vais rêve (…) Vérité stu­pide, / je rechercherai ailleurs / une plus authen­tique chaleur, / une chaleur qui réchauffe / et ne brûle pas, / et ailleurs je chercherai réponse /à mes pourquoi…

Et à pro­pos de cette « Vérité autre que la Vérité » qui s’oppose à la con­nais­sance au sens philosophique: Sur l’île de la Rai­son / il y a place pour toi, / pas sur celle de la Con­nais­sance / où pour­tant tu tentes de pénétr­er, / moisson­neuse de duperie, / bat­teuse d’âmes en quête d’un peu d’eau / et qui, aveu­gles, ne réalisent pas / qu’elles sont sur le point de se noy­er… Pro­pos qui, à vingt-cinq ans d’ici stig­ma­tise une alié­na­tion dont les rav­ages ten­tac­u­laires parais­sent s’étendre aujourd’hui en par­al­lèle avec l’angoisse crois­sante qu’elle génère.

Quant à la foi, elle s’exprime davan­tage par un De pro­fundis adressé au dieu incon­nu ou incon­naiss­able, entité mys­térieuse où l’Homme et Dieu se con­fondent dans une même aspi­ra­tion – une espérance peut-être – et le même sen­ti­ment douloureux de l’éloignement ou de l’abandon :

Per­me­ts-moi de te dire, / Ô Dieu, Homme / que je t’aime. / Je ne sais qui tu es / ni où tu es / et pour com­bi­en de temps, / mais per­me­ts-moi / main­tenant / juste un peu / de ne pas me sen­tir si seul…

Tout au long du poème, le rythme des vers courts et leur inten­sité ain­si que leur vio­lence intérieure, qua­si biblique, éveil­lent des échos proches des impropères de l’Ecclésiaste ou des proféra­tions lyriques et luciféri­ennes de Lautréa­mont. Mais, plus près de nous, le texte présente aus­si les espèces cathar­tiques d’un slam qu’une lec­ture à voix haute et cadencée sug­gère presque fatale­ment.

Et soudain, ce rythme porté par les vers libres se casse pour libér­er une prose débridée : une orgie de sexe, de beu­ver­ies, de vio­lences et de scènes énig­ma­tiques, apparue alors que  Nous étions tous en ordre dis­per­sé attablés devant des brocs d’alcools divers à humer des odeurs écœu­rantes d’encens étrangers.

Il se révèle ensuite que les hor­reurs et les bac­cha­nales décrites s’inspirent d’une évo­ca­tion  « dan­tesque » – au  sens pro­pre – lorsque l’observateur ter­ror­isé par ces visions et par cette « messe extorquée » en vient à appréhen­der leur aboutisse­ment. Puis une chose ter­ri­ble se pro­duisit : piqué et brûlé par le tri­dent d’un dia­ble des pre­miers girons un ange des derniers cer­cles jura…/ Ain­si l’enfer fut relevé d’un étage.

Dif­fi­cile de ne pas voir dans cette débauche, dans cette dégra­da­tion de l’humaine con­di­tion, l’effarement prophé­tique du jeune homme con­fron­té à un monde de plus en plus assu­jet­ti aux faux-sem­blants, à la vul­gar­ité d’idéaux cor­rom­pus et au dik­tat de la jouis­sance à tout prix. D’où l’avènement dés­espérant de ce nou­veau cer­cle de l’enfer.

On quitte cette prose d’une  comédie certes non-divine pour revenir – forme et con­tenu – au rythme poé­tique, au rêve intérieur,  au sou­venir des êtres aimés, à l’aspiration à la vraie sagesse, à la foi, à l’amour véri­ta­ble et à la soif d’absolu qui se con­clut avec la mort dans une sorte de bal­let cos­mique où toute soli­tude s’efface, où tout se rassem­ble dans une cohérence suprême, dans l’absolu frater­nel de l’éternité retrou­vée.

Ghis­lain Cot­ton