L’Eldorado européen

Franck LIVIN, Terrain vague, Éditions du Cerisier, 2016, 72 p., 9 €  ISBN :  978-2-87267-201-1

livinIften est retrouvé mort dans un terrain vague. Ce jeune médecin algérien résidait clandestinement en Belgique. Sa terre natale semblait l’avoir oublié, comme nombre des siens. Le travail manquait. Seule la belle Europe le faisait encore rêver. Un ami l’y attendait, Abdel, et la sœur de celui-ci, Leila. On lui promettait un travail, l’amour et un avenir plus clément. Alors, après avoir traversé la Méditerranée sur un rafiot de misère, après avoir attendu un temps infini en centre fermé à Lampedusa, après avoir avalé les kilomètres en Italie et en France, Iften a touché le sol du Royaume de Belgique. Mais le rêve a semblé vite avorté. Grâce à Abdel, il avait trouvé un boulot de maçon. Saïd, son patron, qui se disait l’un de siens, n’a eu aucun scrupule à l’exploiter sur ses chantiers, comme tant d’autres. À la clé, un salaire dérisoire, une protection sociale inexistante, des conditions de travail inhumaines, une promesse de papiers jamais tenue et toujours la peur au ventre de se faire arrêter et renvoyer au pays. Pourquoi Iften a-t-il trouvé la mort ? Est-ce dû à un accident de travail ? Peut-être était-il devenu gênant, son esprit contestataire peu à peu se réveillant ?

Digne héritier de Jean Louvet, à qui la pièce est d’ailleurs dédiée, Franck Livin s’inscrit pleinement dans la tradition du théâtre-action louviérois. En onze tableaux, l’auteur retrace le destin de ce jeune exilé et nous livre ses pensées, ainsi que celles de ceux qui l’entourent. Le présent et le passé se mêlent, narration et réel temporel s’imbriquent l’un dans l’autre. Une certaine poésie traverse également l’œuvre, notamment grâce au Chœur, figure allégorique qui incarne différentes voix.

Cette fable contemporaine nous plonge au cœur de l’esclavagisme moderne. Un fléau à l’œuvre partout en Europe, des champs d’oranges d’Espagne aux chantiers immobiliers d’Europe du nord, en passant par les cultures de tomates italiennes. Ces flots d’hommes et femmes livrés à eux-mêmes, perdus, affamés, en quête d’un peu d’argent, sont les proies toutes désignées de personnes véreuses qui les considèrent comme des outils bon marché. Ah !, l’Europe… cet Eldorado au goût bien amer.

Émilie Gäbele

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