L’histoire d’un livre et de ceux qui l’ont lu

Frank ANDRIAT, Un sale livre, Mijade, sep­tem­bre 2016, 141 p., 7 €   ISBN : 978–2874230912

andriatKarine Latour, pro­fesseure de let­tres dans un col­lège alsa­cien, décide de faire lire Rien Nadir à sa classe de troisième. Elle a eu un coup de cœur pour ce roman con­seil­lé par sa libraire et espère qu’il provo­quera chez ses élèves émo­tions fortes et prise de con­science. Le roman est court, écrit dans un lan­gage proche de celui util­isé au quo­ti­di­en par les ado­les­cents et surtout, racon­te l’exil français de Nadir, un jeune Syrien qui a fui la guerre et la bar­barie.

Les élèves Tris­tan et Jus­tine, le père de cette dernière, la doc­u­men­tal­iste, le Prin­ci­pal, la sœur d’un autre élève de troisième, la col­lègue de Madame Latour et mère d’un de ses élèves, cha­cun se fera sa pro­pre opin­ion, pos­i­tive ou néga­tive, sur le fameux livre. Dépas­sant les attentes de Karine Latour, son choix de lec­ture sus­cit­era une polémique et fera naître le débat, tant sur le fond du sujet (l’histoire des réfugiés) que sur la forme plutôt abrupte de l’œuvre.

Frank Andri­at ne pro­pose pas un mais bien deux romans : Un sale livre bien sûr mais aus­si le livre dans le livre : Rien Nadir. Des pas­sages de l’un et de l’autre se suc­cè­dent, se répon­dent, se com­plè­tent. Les dif­férents per­son­nages-lecteurs sont abor­dés à tour de rôle et les impres­sions de cha­cun sont entre­coupées d’extraits de leur lec­ture. Cet ensem­ble bien équili­bré fait voy­ager le lecteur entre la classe alsa­ci­enne et la Syrie, entre le con­fort du cadre sco­laire français et l’éprouvant par­cours d’une famille de réfugiés, entre le réc­it des lec­tures et la lec­ture d’un réc­it.

La mise en abyme per­met d’aborder à la fois des faits d’actualité, la manière dont ils sont relatés et la diver­sité des points de vue des lecteurs du réc­it, les dif­férentes façons de recevoir un même texte et de réa­gir à des événe­ments. Le roman traite naturelle­ment de racisme, d’ignorance et d’ouverture d’esprit mais aus­si de ce qu’est la lit­téra­ture et du rôle de l’école vis-à-vis des élèves et de leur édu­ca­tion.

Dans Un sale livre – tout comme dans Rien Nadir –, l’écriture est sans détour, l’histoire est écrite dans un lan­gage courant. Le style varie selon le per­son­nage mis en scène, don­nant vie et per­son­nal­ité à cha­cun. Ces vari­a­tions ain­si que l’alternance entre pas­sages du réc­it prin­ci­pal et extraits du livre emboîté don­nent du rythme au roman : il n’y a pas de temps mort.

Le roman est plutôt des­tiné à un pub­lic ado­les­cent, en témoignent le cadre de l’histoire comme le style du réc­it. Il n’épargne pas pour autant aux lecteurs les aspects très som­bres des épreuves tra­ver­sées par Nadir et les décrit franche­ment. Un sale livre per­met d’aborder de front un sujet d’actualité, tout en amorçant la prise de recul par rap­port à celui-ci. Jeunes et adultes pour­ront appréci­er cette lec­ture sans fior­i­t­ures et au rythme soutenu et se laiss­er cap­tiv­er par les aven­tures de Nadir comme s’empresser de décou­vrir qui en a pen­sé quoi.

Estelle Piraux