Où l’on navigue avec plaisir au radar

Un coup de cœur du Carnet

Véronique WAUTIER, Godelieve VANDAMME, Cabaner Chavirer, Éranthis, 2017, 82 p., 16 €, ISBN : 978-2-874830-12-9

wautierJe lis Cabaner Chavirer puis je le relis puis je pense : les poèmes de Véronique Wautier sont des havres. Des haltes provisoires. Des façons de se construire une cabane où s’abriter. Provisoirement. De se mettre deux secondes quinze ou trois minutes à l’abri de la violence du monde. Des drames persos. Ou des grandes tragédies du siècle comme on dit. De tous ces événements qui emportent avec eux les voisins. Les amis. Les êtres chers. Les êtres tout court. Les poèmes de Véronique Wautier sont des cabanes de mots. Des territoires fragiles. Des petits totems faits de bric et de broc. Construits au petit bonheur. À l’aveugle. Sans qu’on sache où l’on va. En suivant son instinct.

J’imagine que Véronique Wautier est comme vous et moi. Elle navigue au radar. Doit se sentir charriée. Brinquebalée. Flottant comme elle peut dans les flots. Le flux tranquille ou tourbillonnant des événements. Le cours des choses comme on dit. Inarrêtable.

Je pense encore ceci : on pourrait prendre les poèmes de Véronique Wautier comme des nids. Des façons de se poser. Le temps d’un battement de cœur. Des nids aussi fragiles que des cabanes. Aussi provisoires. Des logements à reconstruire. Sans fin. Obstinément. Il y a quelque chose de buté dans les poèmes de Véronique Wautier. Une obsession à revenir au turbin. À ne pas s’en laisser conter. Manger. Couler. Une obsession à répondre à la violence continue du monde par une douceur extrême et patiente.

Je constate : Il n’y a pas de rancœur dans les poèmes de Véronique Wautier. Pas de colère. Pas de colère là où on fait halte. D’où l’on repartira c’est sûr tout bientôt. À la dérive. Emportés on ne sait pas pourquoi. On ne sait pas par quoi. On ne sait pas vers quoi.

Puis je lis :

tu rêves tu dérives
dans une petite cabane
qui prend l’eau
doucement
ce qui importe c’est la douceur
même dans le rêve
d’une escale

Je pense alors : comme elle le dit elle-même, en écrivant des poèmes, Véronique Wautier pose les mains sur le roulis. Sur les flots charriant oiseaux et cadavres de bêtes. Pose les mains sur le roulis. Avec douceur. Les poèmes de Véronique Wautier sont une caresse dans les cheveux. Des éclairs aussi. Des étincelles. Des choses qui ne durent pas.

J’ouvre ensuite le livre au hasard et je lis :

c’est provisoire
regarde bien
plus tu es provisoire mieux tu comprends
la durée

Je pense alors : les poèmes de Véronique Wautier parlent d’un temps qui n’est pas celui de l’horloge. D’un temps qui a cours dans le territoire fragile et provisoire des cabanes. Les poèmes de Véronique Wautier sont des terrains de jeu où la langue, comme une enfant, aime jouer de la tension entre les contraires. Où la langue aime en un même poème rassembler. Assembler les contraires. Les poèmes de Véronique Wautier sont des hauts lieux de douceur. Des âtres. Des feux. Des centres. Des moyens de revenir au centre. Au cœur même de la vie. Cela n’est possible pour Véronique Wautier qu’en gardant bien en tête le fait que nous sommes provisoires. Le fait que tout disparaît. Disparaîtra. Impossible de goûter à cette grande douceur, disent les poèmes de Véronique Wautier, si nous perdons de vue la sombre face éphémère des choses.

J’ouvre à nouveau le livre au hasard et je regarde les images de Godelieve Vandamme. Et je pense : non les images de Godelieve Vandamme n’illustrent peut-être pas les poèmes de Véronique Wautier. Oui peut-être est-ce l’inverse. Peut-être que les poèmes de Véronique Wautier illustrent les images de Godelieve Vandamme. C’est qu’il y a chez l’une comme chez l’autre une même façon de décliner le sujet. C’est que l’une et l’autre évacuent les références trop persos. Éliminent le vécu pourrait-on dire. Les propos racoleurs. C’est que l’une et l’autre se situent d’emblée dans une certaine abstraction. Prennent soin pourtant d’être hypersensibles. Hyperconnectées au monde. Aux expériences que tous et toutes faisons. Avons faites. Ferons du monde. C’est que l’une et l’autre écoutent. Regardent. Sentent. Ne perdent rien de vue pourrait-on dire. Et surtout pas que nous sommes des corps. Des êtres qui bougent avec le vent. Ne parlent que de ça dans le fond. L’une et l’autre. De ce qui se passe en nous. S’y déroule. Une fois que nous avons gommé le paysage. Une fois que nous avons mis de côté ce qui nous distrait de nous-mêmes pourrait-on dire.

Puis je lis :

cette cabane, écoute
peu de choses pas de bruit
pas une trace d’effraction
elle est ici comme chez elle
sans voler la lumière
sans nous briser

Puis je pense : les poèmes de Véronique Wautier sont des bulbes. Ils contiennent d’innombrables racines. On peut ouvrir n’importe où le livre de Véronique Wautier. Le poème que nous avons sous les yeux, n’importe quel poème de Véronique Wautier peut nous faire rêver. Penser. Fictionner. Les poèmes de Véronique Wautier sont, oui, tant que quelqu’un les regardera, écoutera, potentiellement sans fin.

Vincent Tholomé