Subtropicale poésie

Rose-Marie FRANÇOIS, Isabelle  VAESSEN (ill.), Une Afrique en frag­ments 1946–2016, Tétras Lyre, 2017, 74 p., 16€, ISBN :  978–2‑930685–28‑1

J’entame ici la tra­ver­sée : des sou­venirs
vers un avenir de calme et de lib­erté

francoisGer­man­iste de for­ma­tion, tra­duc­trice entre autres du let­ton, pas­sion­née par les langues endogènes, en par­ti­c­uli­er le picard, Rose-Marie François pour­suit une œuvre poé­tique qui se den­si­fie au fil des recueils traduits eux-mêmes en plusieurs langues. Depuis Course lente avant l’aurore pub­lié en 2015 aux édi­tions Mael­ström, l’auteur puise dans ses voy­ages pour embar­quer le lecteur vers des con­trées per­son­nelles à la fois lin­guis­tiques et géo­graphiques. C’est ici, dans ce dernier opus, l’Afrique sub­sa­hari­enne que chante la poétesse. Une mosaïque de sou­venirs africains glanés pen­dant un demi-siè­cle de ren­con­tres et de com­pagnon­nage sur le con­ti­nent. Sep­tante-qua­tre sizains ciselés qui réson­nent du Togo au Séné­gal et où l’auteur se promène en quête peut-être d’une autre peau.


La lumière est exquise, exces­sive, inci­sive
me mord les cils, les ais­selles et les sangs.
Va-t-elle m’énucléer ? Le mot existe encore ?
Je cherche à dis­tinguer mon habit de ma peau :
un épi­derme de coton, blanche lenteur
d’une insis­tante, une inso­lente, lacéra­tion.

Jouant sur les asso­nances, les allitéra­tions, sur le jeu des rimes internes, la langue se déplie au con­tact des éclairs qui sur­gis­sent de la mémoire, vaste vasque de pal­abres ryth­més par les tam­bours du cœur. San­guine et dansante, la poésie sem­ble souf­fler sur le sable des textes qui ont lais­sé des traces dans l’imaginaire de Rose-Marie François. Les pas et les vis­ages de cer­tains auteurs évo­qués qui ont pour noms Glis­sant, Jabès ou Sen­g­hor. Mais si la mémoire garde ici l’empreinte ensoleil­lée de cer­taines semelles de vent et de plaisir, l’auteur n’oublie pas pour autant, loin de là, la vio­lence brûlante de l’Afrique. Une Afrique aphone de cris qui ne sont plus seule­ment des chants mais bien les mar­ques de douleurs indélé­biles. Tout au long du texte, le vocab­u­laire par­fois âpre sec­tionne les saisons et fait écho à la frag­men­ta­tion des corps excisés, mutilés.

Ces haches qui con­fondent
le tronc des arbres durs
avec le tronc des hommes.
Ces lames qui con­fondent
l’immensité de l’Océan
avec l’intimité des femmes.

Les mots de Rose-Marie François, rehaussés par les lumières fortes des pein­tures d’Isabelle Vaessen, cap­tivent et envoû­tent en réus­sis­sant le pari d’entremêler habile­ment les ombres et les lumières d’une Afrique con­trastée. Une Afrique char­nelle où le corps se laisse facile­ment « ensoleiller vivant » !

Rony Demae­se­neer