Le jour où la Belgique (ne) fut (pas) rattachée au Congo

COLLECTIF MANIFESTEMENT, Chronique du rat­tache­ment de la Bel­gique au Con­go, Mael­strÖm, 2017, 212 p., 25 €, ISBN : 978–2‑87505–262‑9

manifestementCela devrait se pass­er sur une petite place, der­rière l’église Saint-Boni­face à Ixelles-Elsene, dans le tri­an­gle du quarti­er Matonge. Une plaque en émail, let­tres blanch­es sur fond bleu, apposée sur un mur : « Place-Patrice Lumum­ba-Plein, Pre­mier min­istre de l’État indépen­dant du Con­go, 1925–1961 ». Mais la bourgmestre et le col­lège échev­inal de la com­mune n’en veu­lent pas, depuis de longues années, et découra­gent toutes les ini­tia­tives, y com­pris clan­des­tines, en ce sens. Cela pour­rait aus­si se pass­er, car­ré­ment, sur la place des Mar­tyrs, et plus exacte­ment sous le mon­u­ment de ladite place : le Col­lec­tif Man­i­feste­ment voudrait y inhumer la dépouille (ou le peu qu’il en reste) de l’homme poli­tique con­go­lais, assas­s­iné dans les cir­con­stances que l’on con­naît (vrai­ment ?), en jan­vi­er 1961. Mais ici aus­si, ça coince. Ce qui ne serait peut-être pas le cas si… le roy­aume de Bel­gique était tout sim­ple­ment rat­taché à la république du Con­go. Une plaisan­terie ? Une aber­ra­tion ? Une incon­gruité ? On n’oserait pas dire « une blague d’étudiants », car le Col­lec­tif Man­i­feste­ment se fendrait aus­sitôt, en pleines vacances d’été, d’un droit de réponse au Car­net, tout ce qu’il y a de plus sérieux…

Bye Bye Belgium

D’ailleurs, cette idée du rat­tache­ment de la Bel­gique au Con­go n’est pas si neuve : les ani­ma­teurs du col­lec­tif (par­mi lesquels Lau­rent d’Ursel, Xavier Löwen­thal, Mau­rice Boyikasse Buafo­mo, Serge Gold­wicht, et beau­coup d’autres qui ne se comptent pas que sur les doigts d’une seule main) y ont pen­sé, bien avant qu’un soir de décem­bre 2006, le jour­nal télévisé de la RTBF ne dif­fuse son Bye Bye Bel­gium, mémorable can­u­lar (un « fake news », dirait Don­ald Trump) qui n’a pas fait que du bien au jour­nal­isme : la Flan­dre avait voté son indépen­dance, la Bel­gique implo­sait de Knokke à Marte­lange, et le roi Albert II, con­traint à l’exil, avait trou­vé refuge, où ça ? au Con­go, juste­ment… Colette Braeck­man, émi­nente jour­nal­iste ès-Con­go, n’avait-elle pas elle-même écrit dans Le Soir, en jan­vi­er 2007, à pro­pos de ce rat­tache­ment improb­a­ble : «  Un ‘rat­tache­ment’ de ces quelques arpents de terre (la Bel­gique, NDLR) à un Con­go 80 fois plus vaste est évidem­ment une aber­ra­tion géo­graphique, mais finale­ment pas plus folle que le fait colo­nial lui-même où des quidams pré­tendaient ‘décou­vrir ‘, ‘civilis­er’, et ‘met­tre en valeur’ des ter­res qui, on le saura plus tard, sont peut-être le berceau de l’humanité. (…) Com­ment, après cela, lorsque le pre­mier, le deux­ième et le troisième degré s’entremêlent, encore qual­i­fi­er de ’pochade’ l’initiative du ‘rat­tache­ment’ ? » C’était il y a dix ans, déjà…

Une décen­nie, et donc l’occasion toute trou­vée pour nar­rer à ceux qui l’ignoreraient encore, dans un livre-album lesté de doc­u­ments, tracts et pho­tomon­tages, les pro­lé­gomènes, les suites, et pas encore les con­clu­sions (tou­jours à venir) de ce rat­tache­ment poten­tiel, improb­a­ble, qui ne fait qu’alimenter cette lanci­nante ques­tion sub­sidi­aire : com­ment envis­ager les rela­tions entre deux États, deux nations, qui n’ont pas encore trou­vé le chemin de l’apaisement, près de soix­ante ans après une indépen­dance pré­cip­itée, et plus d’un siè­cle après le rat­tache­ment for­cé du Con­go et de ses pop­u­la­tions au bien­heureux roy­aume de Bel­gique ? La démarche du Col­lec­tif Man­i­feste­ment, der­rière ses coups d’éclat, ses man­i­fes­ta­tions plus ou moins réussies, ses réu­nions cryp­to-séces­sion­nistes et ses déc­la­ra­tions mon­tant sou­vent très haut dans les tours, pour retomber par­fois en fumées et fumeroles, est de pos­er la ques­tion, sur la scène publique, et en dehors des seuls  céna­cles poli­tiques (qui vrai­ment préfèrent ne pas revenir sur le sujet).

La main coupée du Congolais

À pro­pos du Con­go, cer­tains souhait­ent que dans le proces­sus de coloni­sa­tion belge appa­raisse claire­ment la notion de « géno­cide ». D’autres, que les autorités poli­tiques de l’État belge recon­nais­sent l’asservissement, la mal­trai­tance et l’exploitation forcenée des pop­u­la­tions. Les mêmes et d’autres encore, deman­dent qu’à tout le moins l’histoire de la coloni­sa­tion ne fasse plus l’objet de tabous, et que, par exem­ple, la par­tic­i­pa­tion de la Bel­gique à l’assassinat de Lumum­ba, en armant les bras des tueurs, soit recon­nue comme telle. Et d’autres tou­jours (ça fait quand même du monde…), que toutes les stat­ues du roi Léopold II ne soient pas déboulon­nées des places publiques – on ne renie pas l’histoire – mais men­tion­nent autre chose qu’un roi « bâtis­seur », « anti-esclavagiste », « bien­fai­teur », « por­teur de valeurs civil­isées »…etc. C’était l’une des pre­mières actions du Col­lec­tif Man­i­feste­ment : le 22 décem­bre 2006, les plus motivés d’entre eux se réu­nirent au pied de la stat­ue équestre de Léopold II à Ostende. S’y trou­vent égale­ment des stat­ues de Con­go­lais nus, dont la main de l’un d’entre eux avait été sec­tion­née par un opposant à la cause léopold­iste, allu­sion à la sin­istre pra­tique des « mains coupées ». Le Col­lec­tif Man­i­feste­ment, en acte sym­bol­ique de répa­ra­tion, gref­fa une main, blanche celle-ci, sur le bras noir du mal­heureux amputé… Deux cents pages plus loin, arrivé au bout de cet ouvrage rigoureuse­ment foutraque, qui pousse la logique du rat­tache­ment jusqu’au bout du délire (inhumer Léopold II et Lumum­ba côte-à-côte à Kin­shasa), on ne sait plus trop quels argu­ment invo­quer pour réfuter le rat­tache­ment de la Bel­gique (ou ce qu’il en reste) au Con­go (et ce qu’il reste à y faire…).

Pierre Mal­herbe