La biographie de la Maison du Peuple

Un coup de cœur du Carnet

Nicole MALINCONI, De fer et de verre. La Mai­son du Peu­ple de Vic­tor Hor­ta, Impres­sions nou­velles, 2017, 177 p., 16 €/ ePub : 9.99€, ISBN : 978–2‑87449–543‑4

malinconi de fer et de verrePour les Brux­el­lois branchés du vingt-et-unième siè­cle, la Mai­son du Peu­ple est un bar ouvert sur le Parvis Saint Gilles ; pour les aînés, un édi­fice du quarti­er de La Chapelle qu’ils ont peut-être fréquen­té, une Mai­son rouge ; pour les ama­teurs et les férus d’architecture, un bâti­ment pub­lic, chef‑d’œuvre de l’Art nou­veau, né du tal­ent Vic­tor Hor­ta à la demande du Par­ti Ouvri­er Belge à la fin du dix-neu­vième siè­cle et l’exemple type de la bru­tal­ité des spécu­la­tions immo­bil­ières, de la mémoire défail­lante des hommes et de l’inconséquente brux­el­li­sa­tion. Pour beau­coup, elle n’est pas même un sou­venir.

L’intérêt de Nicole Mal­in­coni pour l’histoire de ce bâti­ment inau­guré en 1899 en présence de Jean Jau­rès et détru­it en 1965 s’éveille lors de l’écriture de textes brefs sur les choses démolies ou en cours de démo­li­tion à Brux­elles. Elle qui, depuis Hôpi­tal silence, écrit au risque de et con­tre la perte est touchée par ce des­tin. Plus elle appro­fondis­sait sa con­nais­sance de la Mai­son, plus son écri­t­ure s’ouvrait, accueil­lait. Adve­nait. Et elle d’en écrire l’histoire presque comme si c’était celle d’une per­son­ne (« on peut dire qu’elle en avait vu des choses et con­nu des hommes »). De l’inscrire dans l’histoire de la Bel­gique, du mou­ve­ment social­iste belge, de ses trahisons aux ouvri­ers, des deux guer­res mon­di­ales, des grèves de soix­ante…


À lire aus­si : un extrait de De fer et de verre


La vie de la Mai­son du Peu­ple com­mence vingt ans avant sa con­cep­tion, sur un con­stat : les plus pau­vres sont floués sur la qual­ité du pain, d’autres s’enrichissent à leurs dépens. Pour y remédi­er, une coopéra­tive est fondée, très vite dev­enue prospère. Pour con­tin­uer ces activ­ités boulangères et d’autres, une Mai­son du Peu­ple est créée dans l’ancienne syn­a­gogue de la rue de Bav­ière. Le suc­cès est vif ; les pro­jets de coopéra­tives se mul­ti­plient, le café débor­de de monde. Il faut un édi­fice plus grand encore. Le Par­ti Ouvri­er belge se met à rêver d’un bâti­ment à la grandeur des besoins du peu­ple, qu’il s’agisse des néces­sités ali­men­taires, ves­ti­men­taires, intel­lectuelles – l’instruction et la cul­ture font par­tie des préoc­cu­pa­tions du Par­ti. Il achète un ter­rain exigu, irréguli­er, en pente dans la rue Stevens et demande à Vic­tor Hor­ta, archi­tecte dont la vision mod­erne des matéri­aux est déjà réputée, de dessin­er cette mai­son grandiose. Celui-ci l’imagine tel un « palais ». Un palais pour la classe ouvrière qui respectera l’organisation des coopéra­tives. Un palais de qua­tre étages avec ate­liers, bureaux, café, mag­a­sins, salle d’assemblées poli­tiques, cul­turelles et fes­tives. S’y tien­dront les grands débats de société (l’affaire Drey­fus, le suf­frage uni­versel…), les grands com­bats social­istes, poli­tiques, paci­fistes… Nicole Mal­in­coni racon­te ces événe­ments his­toriques avec la même sen­si­bil­ité que les plus petites choses, comme ces femmes qui, lors la pre­mière guerre mon­di­ale, trans­for­maient les sacs de farine en taies d’oreiller, servi­ettes… ou bro­daient des remer­ciements aux villes améri­caines bien­faitri­ces. Lorsque son réc­it abor­de les abymes de la sec­onde guerre mon­di­ale, elle s’éloigne pas à pas de la rue Stevens et nous emmène dans le proche et pop­u­laire quarti­er des Marolles, terre d’accueil et d’exil des Juifs de l’Est…

Avec De fer et de verre, Nicole Mal­in­coni ajoute une dimen­sion his­torique à son écri­t­ure (déjà ébauchée dans Un grand amour). Elle reste, cepen­dant, au plus près du réel, fidèle aux « mots les plus sim­ples, les mots de tout le monde »[1]. Si elle s’est nour­rie d’entretiens et de lec­tures, que son réc­it suit la ligne du temps de l’histoire offi­cielle, elle a écrit ce livre, tout autant que ses prédécesseurs, dans la nuit blanche du savoir. Du manque, du vide, des mots ont sur­gi. Des mots qui ravivent l’humanité sou­vent absente des essais his­toriques. Alors, nous, lecteur, lec­trice, assis­tons à la créa­tion de la Mai­son du Peu­ple par Vic­tor Hor­ta. Souf­frons des blessures qui lui sont infligées chaque fois qu’elle est trans­for­mée sans même deman­der son avis. Nous vivons dans ses murs, regar­dons par ses fenêtres. Notre présent est his­torique. Sans dia­logue aucun ni recon­sti­tu­tion romanesque, nous enten­dons par­ler le peu­ple, le voyons vivre. Ressen­tons ce qu’ont vécu ces êtres de chair, de sen­ti­ments, d’opinions ; cette Mai­son de fer et de verre détru­ite sans l’once d’un état d’âme mal­gré la résis­tance d’une par­tie de l’opinion belge et inter­na­tionale. Nous sommes blessé.e.s de sa mise au rebut, de ses restes rouil­lés, volés, reven­dus. Quelques ves­tiges ont pu être sauvés et restau­rés. Ils gar­nissent la sta­tion de métro Hor­ta à Brux­elles, le Grand Café Hor­ta d’Anvers. Piètre dédom­mage­ment… Par bon­heur, le livre de Nicole Mal­in­coni pour­ra désor­mais servir de mémoire vive à cette his­toire là. Mag­nifique con­so­la­tion.

Michel Zumkir

 


[1] Pierre PIRET, Intro­duc­tion à Que dire de l’écriture ? de Nicole Mal­in­coni, Lans­man, 2014.