Vous avez des enfants ?

Line ALEXANDRE, L’Enclos des Fusillés, Weyrich, coll. « Plumes du coq », 2017, 240 p., 15 €, ISBN : 9782874894398

alexandre l enclos des fusillésSi le roman policier a envahi à ce point l’espace littéraire au cours des dernières décennies, c’est sans nul doute que, comme l’affirment des maîtres du genre, sa pratique leur permet de cerner au mieux notre époque, d’en dévoiler les rouages, de dépasser la vérité apparente des choses. Le nouveau roman de Line Alexandre s’inscrit pleinement dans cette logique.

La juge Gabrielle Werner est appelée dès l’aube et elle est invitée à se rendre sur les lieux de la découverte de deux cadavres de nouveau-nés dans l’Enclos des Fusillés, haut lieu de mémoire de la résistance liégeoise où sont enterrés ses héros. Le chien d’un promeneur vient d’y renifler la main d’un des deux petits qui affleurait. Sur place, la juge retrouve le substitut et les policiers au travail, et déjà la pression s’abat sur elle pour qu’elle dénoue sans tarder les fils de l’énigme de ce fait divers sordide. Mais elle est démunie d’indices de base, car rien ne permet d’identifier les nourrissons. Bien sûr, il y a la silhouette toute proche du Centre hospitalier régional qu’elle connaît si bien pour s’y rendre elle-même régulièrement dans le service de procréation médicalement assistée. Mais la pratique du métier lui a appris à se méfier des évidences faciles et les premiers éléments de l’enquête lui confirment que cette piste ne donnera rien. Comment procéder quand on ne dispose que de si peu d’éléments et que l’on est envahi soi-même de sensations dévorantes qui ramènent à soi et à ce désir d’enfant qui ne la quitte pas ?

Elle trouve refuge dans un café qui semble réunir tout ce que le quartier compte d’âmes esseulées. Lieu de rendez-vous prisé de clients africains, le bistrot est tenu par un patron italien secondé d’une serveuse africaine qui savent y faire pour accueillir avec chaleur. Gabrielle Werner observe la faune qui envahit le lieu sans se soucier des regards interrogateurs qui se posent sur elle. Elle s’immerge dans un monde qui n’est pas le sien, recueille des confidences, subit les avances d’un homme qui lui propose tout de go sa semence et l’assure qu’il donnera son nom à l’enfant qui viendra. Elle s’imbibe d’une culture où la certitude d’avoir une descendance est un moteur premier et explicite des relations. C’est peu dire que tout ceci la ramène à ses propres soucis, formant un écran entre elle et son enquête. L’extrême faiblesse des indices est consternante et l’équipe ne néglige aucune recherche. La pression monte pourtant à la faveur de la découverte d’autres cadavres, dont celui d’une jeune femme. Il faudra encore du temps et bien des errements à la juge pour mettre à jour le secret que les habitués du bistrot gardent jalousement, pour identifier l’élan de folie qui est à la source du désastre et les ressorts du silence. Et jusqu’au bout, elle devra remiser ses intuitions, rester en éveil pour identifier la fêlure invisible, jusqu’à ce que la pelote se démêle d’un coup avec une évidence éclatante.

On l’aura compris, ce roman dépasse bien les limites strictes du polar et il opère un va-et-vient permanent entre l’enquête et la situation personnelle de la juge qui s’efforce tant bien que mal de conserver la nécessaire distance professionnelle alors qu’il est question partout de désir d’enfant. Le petit monde qui gravite autour d’elle est haut en couleurs, qu’il s’agisse de ses collègues ou des habitués du bistrot. De cette galerie de portraits, il se dégage une indéniable chaleur que la mise à bas des masques ne dissipe pas totalement et que renforce la ténacité d’une justice bienveillante.  Et en arrière-fond, la ville de Liège omniprésente n’est pas étrangère à ce climat de bonhomie où l’humour tient une place évidente. Si l’on ajoute que le texte est servi par une écriture fluide et volontiers ludique, on n’aura aucune peine à convenir que nous tenons là un roman complexe à l’empreinte forte qui sait ménager le mystère et ravir son lecteur.

Thierry Detienne

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