Marcel Lecomte, surréaliste appliqué dans la discrétion

lecomte alcoves.jpgMar­cel Lecomte. Les alcôves du sur­réal­isme, Textes de Paul ARON et Philippe DEWOLF, let­tres de René MAGRITTE, pré­face de Michel DRAGUET, Cahi­er n°22 des Musées roy­aux des Beaux-Arts de Bel­gique, Brux­elles, 144 p., 20 €
Expo­si­tion jusqu’au 18 févri­er aux M.R.B.A.B., rue de la Régence, 3, 1000 Brux­elles.

Une expo­si­tion et une pub­li­ca­tion rap­pel­lent le sou­venir de Mar­cel Lecomte, acteur dis­cret du sur­réal­isme en Bel­gique, écrivain, poète et cri­tique d’art qui pub­lia en 1964 Le Car­net et les Instants – un titre qui accom­pa­gne depuis sa nais­sance la revue de la Pro­mo­tion des let­tres belges.

lecomteLa place de Mar­cel Lecomte (1900–1966) au sein du sur­réal­isme en Bel­gique et d’autres mou­ve­ments d’avant-garde, est l’une des plus par­ti­c­ulières qui soient : à dix-huit ans, il fréquente déjà le poète et graveur dadaïste belge Clé­ment Pansaers, auteur du Pan-Pan au Cul du Nu Nègre. Un peu plus tard, par son entrem­ise, Lecomte pub­lie un pre­mier recueil chez Paul Neuhuys à Anvers. Puis se retrou­ve, avec Paul Nougé et Camille Goe­mans, l’un des trois sig­nataires des tracts de Cor­re­spon­dance (1924–1925), avant d’en être éjec­té sèche­ment, car trop enclin à faire œuvre lit­téraire aux yeux de Nougé. Dès 1922, Lecomte a ren­con­tré René Magritte, qui illus­tre son recueil Appli­ca­tions en 1925, et que Lecomte accom­pa­g­n­era, mal­gré une péri­ode de brouille, dans tout son par­cours de pein­tre et d’éditeur de revues. Préoc­cupé de taoïsme et de pen­sée chi­noise, de spir­i­tu­al­ité et d’occultisme, tout comme des dif­férentes ten­dances de l’art mod­erne, l’écrivain (Nougé ne s’était pas trompé) s’est égale­ment approché des œuvres de Léon Spilli­aert, René Gui­ette, Hen­ri Michaux, Rachel Baes ou Jane Graverol. Il est encore tout juste là pour repér­er le devenir d’un cer­tain Mar­cel Broodthaers. Il a don­né quan­tité d’articles et de chroniques sur la lit­téra­ture et les arts dans un nom­bre impres­sion­nant de pub­li­ca­tions – out­re une série d’articles de poli­tique inter­na­tionale, avant-guerre dans Le Rouge et le Noir, et après-guerre, au quo­ti­di­en pop­u­laire La Lanterne, davan­tage faut-il dire, pour des raisons ali­men­taires que pour ses com­pé­tences d’analyste poli­tique. Et l’on pour­rait pour­suiv­re, en soulig­nant qu’il était dès les années 1930 suff­isam­ment proche de Jean Paul­han pour que ce dernier le pub­lie dans la N.R.F., et pré­face encore en 1964 son livre de réc­its Le Car­net et les Instants… qui a don­né son nom à la revue et au blog de la Pro­mo­tion des let­tres belges.

lecomte le carnet et les instants.jpgEn dépit d’un titre qui sem­ble plus racoleur que néces­saire (Les alcôves du sur­réal­isme…), l’exposition con­sacrée à Mar­cel Lecomte par les Musées roy­aux des Beaux-Arts de Bel­gique réus­sit à situer assez juste­ment, par le recours à des chapitres groupant œuvres et doc­u­ments, le par­cours tout en réseaux mul­ti­ples de cet homme aus­si mécon­nu qu’atypique. Fig­ure dis­crète au sein du sur­réal­isme belge, qu’il ne parvint jamais tout à fait à quit­ter et dont il évite les polémiques, Lecomte fut sou­vent remar­qué (et moqué) pour son physique ingrat, et pour son verbe d’une lenteur toute céré­monielle. L’écrivain sur­réal­iste Irène Hamoir, dans l’une de ses nou­velles de La Cuve infer­nale, l’a à peine trans­for­mé, sous le per­son­nage de Mar­cel Mar­quisat, « qui por­tait droit la tête, le regard hau­tain, le regard papal, dom­i­nant le groupe ou l’individu ». Lecomte est égale­ment au cen­tre d’une célèbre pein­ture « pétri­fiée » de Magritte, Sou­venir de voy­age (1955), que l’on peut voir aujourd’hui au Moma de New York. L’exposition pro­pose de nom­breuses archives intéres­santes, et pêchées à bonne source puisque l’auteur de L’Accent du secret ter­mi­na sa vie comme lecteur-rédac­teur de fich­es et notices au départe­ment des archives des Musées roy­aux des Beaux-Arts. Une fonc­tion qui con­ve­nait bien à cet inlass­able curieux, un let­tré à l’ancienne plongé dans le bain de la moder­nité, soucieux de dénich­er en toute œuvre, plas­tique ou poé­tique, le car­ac­tère de sa « spec­tral­ité ».

La pub­li­ca­tion qui entoure cette expo­si­tion ajoute, elle aus­si, de l’intérêt au pro­jet. Con­coc­té par Philippe Dewolf, chercheur minu­tieux à qui l’on doit déjà la redé­cou­verte des chroniques lit­téraires et artis­tiques de Lecomte (chez Labor, Les Voies de la lit­téra­ture, en 1988 et Le Regard des choses, en 1992), ce livre-cat­a­logue est enrichi d’une belle icono­gra­phie, ain­si que d’une série de textes de Lecomte, et de let­tres, pour cer­taines inédites, adressées par Magritte à Lecomte, de 1923 à 1966. Au gré des pages, l’on croise de nom­breux com­plices, plus ou moins proches de Lecomte selon les péri­odes, de l’aventure sur­réal­iste en Bel­gique : Louis Scute­naire, Irène Hamoir, Paul Col­inet, le pho­tographe Georges Thiry. Mais Lecomte est décidé­ment homme à chercher la syn­thèse des élé­ments, par­fois même diamé­trale­ment opposés (ain­si col­la­bore-t-il au Jour­nal des Poètes de P.-L. Flou­quet, hon­ni par Mar­iën et Magritte). Paul Aron, dans un texte con­sacré à l’unique numéro de la revue Réponse (1945), mon­tre com­ment Lecomte avait réus­si à con­stituer, dans sa quête de « l’expérience mag­ique » de l’écriture, un recueil de con­tri­bu­tions dis­parates, ani­mées par ce que Lecomte nom­mait « une cri­tique interne élaborée ». « Au-delà de toutes les con­tra­dic­tions, écrit Paul Aron, jetant des ponts entre Brux­elles et Paris, entre le mys­ti­cisme chré­tien et le mer­veilleux laïc du sur­réal­isme, seul Mar­cel Lecomte pou­vait organ­is­er leur improb­a­ble ren­con­tre. »

Pierre Mal­herbe

En pratique

Musées roy­aux des Beaux-Arts — Rue de la Régence, 3 — 1000 Brux­elles
13.10.2017 > 18.02.2018
Ouvert tous les jours
Lun­di — Ven­dre­di : 10:00 — 17:00
Week-end : 11:00 — 18:00