Un malin plaisir

Ziska LAROUGE, Au dia­ble !, Weyrich, coll. « Plumes du Coq », 2017, 151 p., 14 €, ISBN 978–2‑87489–450‑3

Une bonne excla­ma­tion, bien vigoureuse, ne peut que sus­citer une réac­tion, émo­tion ou humeur. Celle-ci qui titre le recueil de dix nou­velles de Ziska Larouge, Au dia­ble !  ne fera pas excep­tion. Que l’on suive la con­teuse ou s’empare de sa verve, on n’en entam­era pas moins la lec­ture et celle-ci s’avère dès le pre­mier texte en accord avec le titre puisqu’il a pour objet « Le coin du dia­ble » : un texte majeur sur l’ensemble et long qui se divise en qua­tre par­ties. Cette his­toire libre­ment inspirée de la légende du « coin du dia­ble » à Brux­elles invite à vis­iter l’atelier de José Mangano qui a assuré l’illustration de la pre­mière de cou­ver­ture. Sen­si­ble, attachée à l’enfance et à son imag­i­na­tion, cette pre­mière nou­velle inau­gure la série dia­bolique sans mal­ice. Les suiv­antes  n’auront pas tou­jours la même can­deur. Cer­taines de ces nou­velles sont même dra­ma­tiques, comme « Le Porte­feuille », d’autres cyniques, comme « Qui a tué John­ny ? » ou « Lucille », lau­réate du con­cours Désobéis­sance, aux édi­tions du Bas­son. Mais l’humour n’est jamais absent. La plus sig­ni­fica­tive dans le genre aigre-doux est sans doute « Milie ».

Ziz­ka Larouge recon­naît le goût qu’elle a aujourd’hui pour les textes courts dont elle s’est fait une spé­cial­ité. Elle a aus­si dans le détail le tal­ent de la for­mule brève, con­cen­trée sur un verbe absolu, ce qui, à l’intérieur d’un même texte engage une savante mon­tée en puis­sance. La nou­velle  par­ti­c­ulière­ment réussie, répon­dant à ces critères man­i­feste­ment élus, est « Le Couteau ». Remar­quable par sa focal­i­sa­tion sur un objet alors que l’essentiel est de camper des per­son­nages qui ne deman­dent qu’à s’affronter dans un cli­mat de ten­sion pro­gres­sive­ment insouten­able.

L’hôtesse provoque. Son rire éclate. Elle se penche sur la table. Les ver­res tintinnab­u­lent. L’échancrure de la robe dévoile. Le vacanci­er s’émeut. L’hôte frémit. Du vin coule sur la nappe. La gorge s’offre. Le vacanci­er dég­lu­tit. L’hôte se crispe. Les yeux noirs de Sté­fano dédaig­nent. La jeune fille s’agace. La vacan­cière, fanée, observe. Les cœurs saig­nent. Envies de meurtre
[…]
L’hôtesse écrit. Les mots s’embrasent, les phras­es s’alignent. Le temps s’arrête. Elle n’entend pas les vacanciers se dis­put­er à nou­veau. Gron­der le ton­nerre. Cla­quer la porte. Bat­tre la pluie. Grin­cer le planch­er. S’affoler les vagues et le vent. Elle est au cen­tre de son monde.

Cette nou­velle dédiée à Mar­guerite Duras lui rend un bel hom­mage en reprenant un peu de son chant rit­uélique : soit ponctuer le réc­it de com­men­taires off répétés.

Il y aurait comme un mou­ve­ment d’exode. Cha­cun, hormis l’hôtesse, et pour les raisons qui l’occupent, déciderait de quit­ter la mai­son dès le lende­main, dit la cinéaste.

Par­al­lèle­ment à  l’écriture d’un roman paru en 2015, Le plus impor­tant, Larouge a sans doute rai­son d’opter pour la nou­velle comme genre car elle excelle dans le tra­vail du rac­cour­ci.

                                                                                                                                     Jean­nine Paque