Deux plus deux font cinq

Salvatore MINNI, Claustrations, Nouvelles Plumes, 2017, 224 p., 19 €/ePub : 13.99 €, ISBN : 979-1024501765

minni claustrationsSalvatore Minni tente avec son premier roman, Claustrations, d’explorer les labyrinthes tortueux de la schizophrénie. Le sujet est vaste, et les modèles nombreux. C’est presque dans une tradition que l’auteur cherche à s’inscrire, terrifiante avec Maupassant et Stevenson, humoristique avec Gogol, renouvelée avec Emond ou Malerba, et si féconde dans le cinéma qu’on ne compte plus les rejetons de Psychose, excellents quand ils sont signés De Palma (L’esprit de Caïn), Fincher (Fight club) ou Scorsese (Shutter Island), pénibles quand ils se contentent de singer les codes du thème, comme lorsque M. Night Shyamalan cherche pathétiquement à renouer avec le succès jamais retrouvé du Sixième sens et nous offre un poussif Split, ou quand Fenêtre secrète vient nous rappeler que Johnny Depp se perd régulièrement dans des mauvais projets et que tout bon roman de Stephen King ne fait pas un bon film.

Claustrations se découpe en chapitres brefs qui nous révèlent des bribes d’univers différents, les entrelaçant avec un rythme soutenu. On découvre Charles, un homme dont l’âge l’oblige à se terrer dans une « arrière-cave » pour échapper à une loi inique, et que Rose, son épouse attentionnée, essaie de rendre heureux malgré tout. On assiste à la dégradation physique et morale de Clara, enfermée pour on ne sait quelle raison, pleurant pour une douche, se liant avec un garde aux baskets rouges. On suit les tribulations de Françoise, l’amie de Clara, qui se démène pour retrouver celle-ci, mais qui ne pourra pas échapper à ses propres démons. Et au centre du maelström, il y a « Mr Concerto », interné dans un hôpital psychiatrique, en guerre ouverte avec ses souvenirs, ses fictions, les voix qui hantent son esprit, les produits qu’on lui injecte : ce sera son monde contre l’autre, le monde d’en dehors, le monde convenu pour les terriens dits « normaux ». Desproges disait qu’un névrosé sait que deux plus deux font quatre, mais qu’il ne le supporte pas, et qu’un psychotique n’ignore pas que deux plus deux font cinq, mais que ça ne lui pose aucun problème. Dans le roman de Minni, deux plus deux font cinq, mais les dégâts sont nombreux. On lira la peur qu’ont les hommes et les femmes d’être considérés comme des animaux, la peur de ne pas être aimés, la peur de ne pas être à leur place, la peur qu’il n’existe en fait nulle place. Le lecteur aussi sera enfermé dans le morcellement de Claustrations, chaque chapitre traçant un barreau imaginaire de plus autour de lui, allumant les feux troubles d’une dystopie mentale.

Salvatore Minni a tout d’abord publié Claustrations à compte d’auteur, puis a proposé son livre aux éditions Nouvelles Plumes, après l’avoir remis sur le métier. Nous n’avons pu comparer les deux versions, mais il nous semble qu’il reste encore bon nombre d’adjectifs redondants, de passages un peu trop explicites, et de scènes de réveils après un cauchemar. Gageons qu’il ne s’arrêtera pas là, que l’expérience du premier roman sera sa plus solide leçon, et souhaitons-lui une belle route.