L’œuvre-séisme de Jacques Crickillon par Éric Brogniet

Éric BROGNIET, Jacques Crickil­lon, la lit­téra­ture en instance d’oubli suivi de La poésie est une guerre indi­enne par Jacques Crickil­lon, Sam­sa, 2017, 160 p., 12 €, ISBN : 978–2‑87593–153‑5

brogniet jacques crickillon la littérature en instance d oubli.jpgIl fal­lait un poète pour ren­con­tr­er l’œuvre de Jacques Crickil­lon, pour don­ner lieu à une danse de planètes mue par la ques­tion du geste poé­tique.   Après la très belle étude de Christophe Van Rossom, Éric Brog­ni­et livre en poète une tra­ver­sée des créa­tions de l’Apache Crickil­lon, des cycles d’écriture qui, de La Défendue à L’Indien de la Gare du Nord, de Colonie de la mémoire à Ténébrées, du Tueur bir­man à Sphère, À Kénalon I et II, por­tent le verbe au bord du gouf­fre, sur les cimes de la séces­sion, loin des bonnes mœurs lit­téraires. Tail­lés dans le vif-argent d’une langue réin­ven­tant ses pou­voirs comme ses impuis­sances, la poésie, les nou­velles, les romans de Crickil­lon se tien­nent sur la corde du funam­bule qui vit la parole comme une expéri­ence de la dépos­ses­sion, comme une ini­ti­a­tion à la dif­frac­tion du moi et à la con­trée du vide.

Si la lit­téra­ture dans ce qu’elle a de sis­mique, de réfrac­taire à l’ordre social naît avec Homère, l’aède aveu­gle, elle sem­ble parachev­er son cycle de nos jours, la céc­ité dou­blée de la sur­dité se logeant désor­mais dans le cirque d’une scène lit­téraire acquise à l’embourgeoisement, aux grelots du diver­tisse­ment et du con­formisme. La ques­tion du devenir, de l’incidence du poème dans un monde qui lui tourne le dos et le pié­tine — ques­tion que pose Jacques Crickil­lon dans « La poésie est une guerre indi­enne », son texte en post­face — porte en elle le souf­fle des insurgés, lesquels ne sont les apôtres d’aucune vérité. Le poète comme « inquié­teur » (Crickil­lon), comme hor­loge qui refuse de mar­quer l’heure est l’artisan d’une expéri­ence exis­ten­tielle qui côtoie les gouf­fres et l’inconfort. On mesur­era toute la démesure de l’œuvre « explosante-fixe » de Crickil­lon et de l’analyse qu’en pro­duit Brog­ni­et à sa prég­nance rel­a­tive­ment clan­des­tine comme si l’époque tenait loin d’elle ce qui la sub­ver­tit, ce qu’elle ne peut recy­cler dans la lit­téra­ture trendy, min­i­mal­isme creux ou ver­biage bour­sou­flé de graisse. Un Indi­en des let­tres ensauvage la gram­maire, la séman­tique, la Terre, les nerfs, le sang, propage la rigueur de l’anarchie dans une poé­tique du « con­tre », sœur de celle de Michaux (con­tre l’état de choses et ses séides).

Éric Brog­ni­et plonge à mains nues dans les grands cycles for­mant des « cos­mo­gra­phies », des mon­des mythologiques vertébrés par l’amour, le ques­tion­nement de la mémoire, la fusion du polar et du chamanique, de l’ivresse et de l’extase. Déchiffreur des con­vul­sions intérieures et extérieures, à rebours de l’assassinat pro­gram­mé de la poésie auquel on assiste, l’auteur de Vide et Voyageur, de Tal­is­man révèle la néces­sité, l’urgence d’un verbe poé­tique trans­fig­u­ra­teur. La ténac­ité du paria, de l’« hor­ri­ble tra­vailleur » (Rim­baud) enraiera l’extermination des poètes, des Indi­ens du « Cinquième Monde ». Au cœur de sa geste poé­tique, de son œuvre-spi­rale comme l’énonce Éric Brog­ni­et, un feu cen­tral, le feu de l’amante, de la muse qui a impul­sé la poésie de l’amour dont Crickil­lon est l’un des grands chantres, Fer­ry C., auteure de nom­breux col­lages qui accom­pa­g­nent les recueils Région inter­dite, Nuit la Neige.

Poète, muleti­er sans provende, qu’on chas­se d’une cabane à l’autre, et qui s’en va dormir dans les chapelles aban­don­nées.
Poète : fan­tôme du muleti­er sur sa mon­tagne fan­tôme

Élé­gies d’Evolène.  

Véronique Bergen