Pure niaque

Yves TENRET, Mon AVC, Médiapop éditions, 2017, 112 p., 12 €, ISBN : 978-2-918932-68-0

tenret mon avc.jpgYves Tenret, dans son dernier livre, nous ouvre son journal de presqu’outre-tombe. Il a été victime d’un AVC, il s’en est tiré, mais il a senti que la faucheuse n’était pas passée loin. Alors, encore scandalisé par la trouille, il crache. Les crachats de Tenret maculent sa chambre, et dessinent un dialogue envoûtant entre les bribes de diagnostics et les ricanements, les morceaux de bravoure technico-médicaux et les pièces de verve inquiète : un livre comme un bras d’honneur aux asticots.

Mon AVC est une réponse à la Camarde, mais aussi un récit de la peur. La peur d’être déshumanisé par l’hôpital, la peur d’être oublié dans un coin, la peur de ne pas exister, la peur de perdre le contrôle, la peur de n’avoir pas vécu, la peur de crever comme un chien. Là où la médecine parle froid, Tenret hurle chaud. Et lui qui a toujours fait du corps le territoire de la liberté, il réalise douloureusement qu’il est esclave du sien et de sa fragilité. « La mort ! Oui, mon corps et moi sommes séparés, nous dansons et tout l’exercice consiste en cette obligation vitale que nous avons dorénavant : nous devons nous oublier mutuellement. »

Yves Tenret tourne autour de cette sale farce que son corps lui a jouée, et revient sur des épisodes plus lointains de son passé. En effet, son fils lui avait suggéré d’écrire ses mémoires, et cela avait donné lieu à la tentation de mettre au propre puis de publier un titanesque Journal 1970-1990, projet toujours remis au lendemain, car Yves Tenret le clame haut et fort : il a élevé la glandouille à un niveau artistique. Abattu par son AVC, il se relève en écrivant, et les extraits de son Journal 1970-1990 qu’il intègre à ses impressions de la mort prises sur le vif sont autant de défis relevés à l’inexistence. Désormais, ce n’est plus simplement un concept : il sait dans sa chair qu’il peut mourir à tout instant, et il est plus que temps de garder une trace de ses rêves, de ses révoltes, de son besoin d’être une émeute vivante, des mille petits boulots de celui qui ne veut pas travailler, des cent et une idées de celui qui veut vivre et non pas penser. Le sexe, l’art, la provocation, la vie qui grouille : Yves Tenret en sale gosse qui veut shooter dans la fourmilière. Un sale gosse grandiloquent, qui tout à coup, au détour d’une phrase, se voit faible, car le sale gosse a l’âge d’être grand-père, et son corps le lui rappelle, il ne le supporte pas, alors il reflanque un grand coup de pompe, un pour faire mal. « Cette prose est belliqueuse, elle ne flatte pas, elle est pure niaque. »

Ce qui frappe dans Mon AVC, c’est le sens de l’humour, la causticité de son verbe, l’autodérision salvatrice – vitale dans ce cas-ci. Yves Tenret est lucide : « Pourquoi ces poses de maudit, d’artiste ? » Car l’expérience de la mort qu’on frôle, si elle est une brutale immersion du poète dans le monde adulte – le monde-fourmi, lui qui veut rester cigale – ne parviendra pas à lui arracher son essentielle immaturité, cette immaturité qu’il a conquise de haute lutte et qui est au plus profond de lui. Ce n’est pas un médecin qui lui arrachera le Rimbaud qui cogne à l’intérieur. Tous les sens sont déréglés ? C’était voulu, les amis. Voilà aussi ce que nous dit Mon AVC, ce chant prosaïque du corps, ce déballage des tripes et des os. Yves Tenret a voulu vivre mille fois, comme un dieu, comme une légende, il se voit mourir comme un homme, petit et misérable, et il décide que le récit même de cette petitesse et de cette misère peut élever l’insoumis contre la décomposition. Et, au plus sombre de la peur, Yves Tenret rit.

Promenez-vous sur le-carnet-et-les-instants.net, relisez l’article de Frédéric Saenen consacré à Coup de chaud à la Butte-aux-Cailles, le polar d’Yves Tenret. Relisez l’article de Vincent Tholomé consacré à Faire dépression. Rions avec Tenret, et refusons la mort.

Nicolas Marchal