Les mondes sensibles de Béatrice Libert

Béatrice LIBERT, Ce qui vieillit sur la patience des fruits verts : anthologie, Choix et préface d’Yves Namur, Peintures de Francis Joiris, Taillis Pré, 2018, 180 p., 20 €, ISBN : 978-2-87450-129-6</span>

libert ce qui vieillit sur la patience des fruits vertsYves Namur a signé de nombreuses anthologies de qualité, seul ou en tandem avec la regrettée Liliane Wouters. Son catalogue du Taillis Pré atteste de ses goûts et de son jugement d’éditeur. Tout choix étant un parti-pris, il est inévitable que le travail d’éditeur ou d’anthologiste soit sujet à controverse : il en assume parfaitement le risque depuis le début des années 1980. Et il rend ici justice à un poète auquel les landerneaux littéraires successifs ont prêté, comme à beaucoup de femmes dans l’histoire des Lettres, une attention trop souvent superficielle. Béatrice Libert n’est pourtant pas une inconnue : pédagogue, animatrice d’ateliers d’écriture et de collections littéraires, dont l’une dédiée à la jeunesse, elle est sensible aux arts plastiques. En atteste dans la présente édition la mise en valeur d’un Francis Joiris, artiste liégeois tout à fait particulier dont l’univers fascinant est digne de l’Arte Povera. Cette sensibilité picturale est présente aussi dans la bibliographie du poète, où figurent nombre de livres avec des plasticiens contemporains, ainsi que dans son art poétique personnel, où la peinture est, soit thème inspirant, soit présente dans sa manière de voir le monde.

L’originalité de ce livre ne tient pas seulement à ce regard croisé entre le poète et l’artiste ou à l’aperçu choisi au sein d’une production littéraire de plus de quarante ans. La manière dont Yves Namur architecture le corpus permet une lecture de la personnalité intime du poète : une belle déclaration d’amour et de reconnaissance de la part de son compagnon de création et de vie désormais. Six chapitres, comme en un portrait de femme au miroir, donnent des aperçus sur « la curieuse », « la pensante », « la grave », « l’amoureuse », « l’insoumise », « l’inattendue » : ce choix structurel, analysé finement dans la préface, a l’avantage de la sensibilité mais aussi de la cohérence, puisqu’écrire, dit le préfacier, c’est, pour Libert, essayer de découvrir, « ou à tout le moins entrevoir, les multiples visages qu’elle porte en elle depuis près de quarante ans qu’elle s’est assise à la table d’écriture ».

Le lexique de Libert fait la part belle aux éléments : la nature y est désignée par sa flore, sa faune, souvent ailée, l’eau, le vent, le feu, la fleur. L’humble, le simple, l’élémentaire y sont le support d’une réflexion d’essence plus spirituelle : le passage du temps, le doute, l’ignorance foncière qu’a l’Homme de son destin. Mais jamais le doute ou le pessimisme, la blessure, la fêlure, l’inquiétude ne l’emportent sur le feu, la vie, la foi dans la beauté. Celle-ci justifie l’existence d’un être qui se sait, par nature, éphémère partie du cosmos. Le poète utilise pleinement ses cinq sens pour appréhender cette relation entre l’âme et le monde : avec une construction du poème élégante, qui sait jouer de discrètes assonances ou de rimes qui jamais ne pèsent, le bleu, le blanc ou l’orange sont des couleurs dominantes et accordées qui priment sur l’obscur, le sombre, le gris. Une sorte de sagesse est atteinte au terme du mouvement d’écriture ; jamais cependant ne s’interrompt dans cette œuvre à la tonalité à la fois grave et sensuelle le mouvement de métamorphose, d’ascension et de chute, de clarté et d’ombre qui font la trame d’une vie. Dans la lignée d’autres poètes, comme Claire Lejeune, Jeanine Moulin, Lucienne Desnoues, Colette Nys-Mazure, Françoise Lison-Leroy, les fruits, la cuisine, les travaux et les jours, sont également des éléments d’une appréhension de l’existence. Il y a chez Béatrice Libert une qualité rare : celle de ne jamais dissocier la pensée et l’émotion de leurs origines : la vie. Mais aussi celle de réussir à marier classicisme et modernisme avec efficacité, dans des poèmes qui ne bavardent jamais.

Éric Brogniet