Histoire du scandale de Jean Claude Bologne

Jean Claude BOLOGNE, Histoire du scandale, Albin Michel, 2018, 304 p., 20,90 €, ISBN : 9782226326584

bologne histoire du scandaleAuteur d’une œuvre importante qui se diffracte en romans, récits (La Faute des femmes, L’Arpenteur de mémoire, Fermé pour cause d’Apocalypse…), en essais (Histoire de la pudeur, Le Mysticisme athée, Histoire du sentiment amoureux, Histoire du couple, Histoire du coup de foudre), Jean Claude Bologne interroge dans son dernier livre la question du scandale. Dans un ouvrage truffé d’érudition, empruntant des chemins inédits, il se penche sur ce phénomène tout à la fois moral, socio-politique, religieux en remontant à ses origines. Il n’est d’intelligibilité de ce fait, saturant notre temps, qui ne passe par une mise en perspective historique. Anthropologiquement, dans toute société, ce qu’on nomme scandale est à l’œuvre sous une multiplicité de formes (en politique, dans la finance, sous la guise des provocations artistiques, sur le plan religieux, dans le domaine sexuel…). Afin de comprendre les scandales qui explosent à l’ère de la surconsommation médiatique — qu’ils touchent les campagnes électorales, les politiciens, les hommes d’affaires, les créations artistiques, les mœurs… —, afin de saisir la portée des lanceurs d’alerte, des femen, il faut en passer par un retour aux sources, par le scandale de Jésus, de la croix, en référer à ceux de Jeanne d’Arc, d’Hernani.

Au travers d’une étude sémantique, d’une distinction entre différents types de scandales (religieux, moral, sacré, protestataire, stratégique, nécessaire), d’une traversée de l’Histoire occidentale, Jean Claude Bologne retrace l’ancrage chrétien du scandale et analyse ses évolutions profanes. Tiré de la Bible, le mot « scandale » « est longtemps resté lié au scandale fondamental : la mort d’un Dieu sur la croix des esclaves ». Du scandale de la maïeutique socratique, des cyniques grecs à celui de la fondation de Rome (ville reposant sur le meurtre de Rémus par son jumeau Romulus), de l’indignation suscitée par les dadaïstes à Orelsan, l’acte dit scandaleux (étroitement noué à sa publicité) se présente comme une sorte de baromètre évaluant la prégnance, la validité des valeurs d’une société. Ne fait scandale que ce qui transgresse les normes, que ce qui bafoue un horizon moral, que ce qui divise un consensus religieux. Mettant à l’épreuve les valeurs, le scandale montre en son issue si ces dernières sont obsolètes (elles se voient alors remaniées, redéfinies) ou si elles demeurent fondamentales et structurantes (elles se retrouvent affermies). Relatif à une société ou à un groupe particulier, ce qui offusque les uns laisse les autres indifférents. En lui se rejoue la leçon pascalienne : vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà.

Il s’agit de ne pas se focaliser sur les dérapages, sur le surenchérissement dans le scandale qui rythment notre contemporanéité : le scandale est, en soi, un gage de dynamisme, de remise en question de la tradition, un facteur d’ouverture à l’autre. Partant de la distinction théologique entre bon et mauvais scandale, Jean Claude Bologne l’exporte en la laïcisant : cette césure entre un scandale utile et un scandale néfaste est une grille de lecture opérante. Analysant avec finesse l’impasse à laquelle mène le heurt actuel entre universalisme et communautarisme, l’auteur ausculte l’effet pervers d’un politiquement correct qui aboutit, écrit-il « à une asepsie des discours et des représentations », à une censure de tout ce qui est transgressif — une censure à laquelle certains (créateurs, humoristes) ripostent par une exacerbation de la provocation. Au nom des risques, des dérapages, des errances que le scandale peut entraîner, au nom de ses éventuels dévoiements, il serait désastreux de le condamner en bloc, de le bâillonner. Jean Claude Bologne démontre combien la vie d’une société, sa liberté, ses remises en cause ne sont assurées que si le scandale comme phénomène émotif et idéel a la possibilité de s’exprimer.

Véronique Bergen