Le roman freudien

Lydia FLEM, La vie quo­ti­di­enne de Freud et de ses patients, Pré­face de Fethi Bensla­ma, Seuil, 2018, 336 p., 23 € / ePub : 16.99 €, ISBN : 9782021370751

flem la vie quotidienne de Freud et de ses patientsOn mesure toute la nou­veauté de La vie quo­ti­di­enne de Freud et de ses patients à l’occasion de sa réédi­tion plus de trente ans après sa paru­tion. À une époque où les études psy­ch­an­a­ly­tiques étaient placées sous le signe de la théori­sa­tion, où l’œuvre lacani­enne, son « retour à Freud », impo­sait sa puis­sance, ses réori­en­ta­tions —struc­tural­isme, topolo­gie… —, la psy­ch­an­a­lyste Lydia Flem fraie une nou­velle approche de l’inventeur de la psy­ch­analyse, de ses avancées con­ceptuelles, de ses patients, de son époque.

Rep­longeant la généalo­gie de la psy­ch­analyse dans le con­texte vien­nois de la fin du XIXème siè­cle, Lydia Flem réan­cre les con­quêtes théoriques dans la pâte sen­si­ble de l’existence de Freud. S’arracher, comme le fit Freud, à la sci­ence de son temps ou du moins l’ouvrir à d’autres réal­ités afin de com­pren­dre et de soign­er la souf­france psy­chique de ses patients l’amena à écouter les désar­rois men­taux avec l’oreille d’un archéo­logue de l’âme, lequel archéo­logue entend dans les symp­tômes, dans les trou­bles présents le con­den­sé de trau­ma­tismes passés. C’est déjà en écrivain que Lydia Flem inter­roge le savoir de cette autre réal­ité nom­mé incon­scient qu’élabora Freud, qu’elle aus­culte son atten­tion à ce qui était jusque-là méprisé ou rejeté dans l’insignifiant (les rêves, les lap­sus, les actes man­qués…). Comme l’écrit Fethi Bensla­ma dans sa pré­face, dans une veine que l’on pour­rait dire deleuzi­enne, c’est en tant que Juif vien­nois que le père de l’interprétation des rêves éla­bore un savoir, une « sci­ence mineure » (Deleuze et Guat­tari, à savoir une sci­ence qui minorise la sci­ence majeure, dom­i­nante) sur ce qui est tenu pour nég­lige­able. Le Cham­pol­lion de la psy­ché procédera à une auto-analyse afin d’aider au déchiffre­ment de ce qui résiste à l’interprétation. Si Freud se penche sur les « ratés », les accrocs de la vie quo­ti­di­enne (vie affec­tive, men­tale, onirique…), sur ses man­i­fes­ta­tions « pathologiques », à tout le moins sin­gulières, c’est ce plan d’une vie quo­ti­di­enne dont les expéri­ences sont portées à leur cristalli­sa­tion que l’auteure élit afin de suiv­re la manière dont la créa­tion con­ceptuelle freu­di­enne s’enracine dans la tex­ture de l’existence, dans l’Histoire.

La psy­ch­analyse ne naît pas ex nihi­lo en se tirant par les cheveux comme le baron de Münch­hausen. Avant de saisir la portée de la réac­tion thérapeu­tique néga­tive, des résis­tances que présen­tent cer­tains de ses patients, Freud  a dû tra­vailler sur ses résis­tances pro­pres, arracher l’hystérie à son approche psy­chi­a­trique, met­tre en place l’hypnose, s’aventurer dans l’étiologie sex­uelle des névros­es, avancer l’hypothèse d’une séduc­tion, d’un trau­ma­tisme infan­tile à l’origine des trou­bles avant d’abandonner la réal­ité de la scène fon­da­trice pour le fan­tasme. Lydia Flem ne couche pas Freud sur le divan. Ana­lyste, écrivain et pho­tographe, elle campe l’homme, sa con­stel­la­tion famil­iale, l’effervescence de la Vienne des années 1900, de la Vienne fin de siè­cle, suit les tâton­nements, les doutes dans l’émergence révo­lu­tion­naire de ce qui fonde la psy­ch­analyse : la talk­ing cure, la cure par la parole. C’est déjà avec l’œil du pho­tographe qu’elle dresse une galerie de por­traits de célèbres patients (Dora, le petit Hans, l’homme aux loups…), de pre­miers dis­ci­ples. Il fal­lait élever l’essai au rang du réc­it afin de don­ner à com­pren­dre la psy­ch­analyse comme un roman de la scène quo­ti­di­enne, une scène quo­ti­di­enne qui porte trace du con­ti­nent de l’inconscient sous­trait à notre emprise.

Véronique Bergen