« L’Humanité est formidable ! »

Marianne PUTTEMANS, Le scarabée et les étoiles, Academia, coll. « Livres Libres », 2018, 182 p., 17.50 € / ePub : 12.99 €, ISBN : 978-2-8061-0389-5

puttemans le scarabee et les etoilesIl ne pouvait y avoir meilleure collection que celle  dirigée chez L’Harmattan par Marc Bailly pour accueillir le premier roman (après un livre « jeunesse » en 2005) de Marianne Puttemans. « Livres libres » se revendique de quatre mots d’ordre : plaisir, liberté, imaginaire et (bien sûr) qualité. Elle se définit comme une « expérience littéraire ». Parmi les auteurs que « Livres Libres » a déjà publiés figurent, parmi d’autres,  Hugo Poliart, Marie-Paule Eskénazi, et le regretté Alain Dartevelle.

Le narrateur porte le nom de Manas, celui qui désignait déjà son grand-père, puis son père. À l’époque où existaient encore les pays, Manas était « un héros légendaire kirghiz et porter son nom était un signe de fierté nationale ». Manas avoue avoir bien du mal à raconter l’histoire qu’il veut laisser au lecteur, se perdant dans des détails personnels alors qu’il veut témoigner de la destinée de l’humanité depuis la naissance de sa grand-mère, une Française, en 2022, au début de cette période de l’histoire que l’on connaît dorénavant sous l’appellation : « Les guerres de 2020 ». Manas est né en 2063/33, suivant le calendrier reconstitué après que l’Humanité a failli disparaître sous les bombes atomiques que se lançaient les armées intégristes religieuses apparues dans le sillage des « Enfants de Dieu » (qui ont détruit Israël) puis des « Croisés de la foi chrétienne » qui ont fabriqué la bombe la plus puissante de cette course à l’armement à laquelle, faute de survivants en nombre, ils ont mis fin. En utilisant les seules archives dont il dispose (un journal fragmentaire tenu par sa grand-mère) et les souvenirs personnels, il témoigne des épisodes les plus spectaculaires du destin de l’humanité tel qu’il s’est construit à partir des « Temps sauvages » :

En 2030, il restait si peu de population sur la planète que les chefs des pays ont finalement réussi à s’entendre.

Ce constat, Manas le fait à cinquante-trois ans. Quelques mois avant le grand départ qui succédera aux scènes les plus consternantes de l’organisation de ce qui reste de l’humanité. Les pays, ou plutôt les « zones » qu’il en reste, ne portent plus de nom (mais sont désignés par des initiales arbitraires). Il a fallu ré-inventer une religion, mais une seule cette fois-ci (malgré des regains d’anciennes croyances « dans l’est de la zone A »). 2030 est aussi une année cruciale, celle de « la grande conférence de MoscouI » qui allait réunir les chefs pour qu’ils bâtissent le monde nouveau. Quelques principes furent mis en œuvre dans l’élan de 2030 : il n’y aurait plus qu’un seul pays, – irrémédiablement pollué hélas – , dont la devise était « L’Humanité est formidable ! » ; ce pays se situerait dans les parties habitables du globe (une partie de l’Asie, y compris la Russie) ; un gouvernement de mille personnes allait être désigné ; des missions d’exploration seraient envoyées dans les continents détruits pour en ramener ce qui pourrait encore être utilisé (aussi bien de la technologie que de la culture…)… Les hommes de ces Expéditions étaient « considérés comme des héros dont les noms ont été gravés dans la pierre du musée des Temps Sauvages ».

Les épisodes les plus vertigineux du roman de Marianne Puttemans figurent dans cette époque de reconstruction d’un monde, au fascisme accepté faute d’autre chose qui ait réussi auparavant, aux religions à imaginer, à l’histoire absente des mémoires sauf de celles des images Youtube et Facebook que les explorateurs retrouvent dans les clouds de la Silicon Valley…

C’est là, au lendemain de ce que nous disent chaque jour les journaux télévisés, que Marianne Puttemans situe le déclenchement d’une nouvelle ère, dont un des fondements allait être le réseau Cyclopa…et la découverte scientifique qui allait bouleverser une nouvelle fois la trajectoire de l’humanité : comment dépasser la vitesse de la lumière…et sauver les quelque deux cent millions d’humains qui avaient survécu…

Il serait dommage ici de déflorer le cheminement que va suivre la romancière, s’inspirant en miroir grossissant de l’état du monde, pour nous en proposer une vision aussi plausible que la disparition de celui-ci sous l’effet des bombes ou de la barbarie, de l’inculture et de l’intolérance. Comme toutes les fables qu’elle a inspirées, la science-fiction est une extrapolation de l’imaginaire dont, si on lui lâche la bride, les visions sont d’autant plus terrifiantes qu’elles restent plausibles.

C’est à ce voyage au plus profond de l’humanité que nous convie la romancière, laissant béante l’énigme que nous sommes, scarabées survivants sous les étoiles envers et contre tout.

Jean Jauniaux,
le 16 avril 2018, soit 12 années avant le gouvernement des Mille