Humaniser l’animal pour réhumaniser l’homme ?

Tous Dingo ? Une politique de l’animal naturaliste, Neuf études réunies et présentées par Paul ARON et Clara SADOUN-ÉDOUARD, Éditions Samsa / CIEL – ULB – ULg / Société Octave Mirbeau, 2018, 160 p., 19 €, ISBN :  978-2-87593-179-5

aron sadoun edouard tous dingoDepuis le milieu des années 1990, l’antispécisme s’est imposé comme un courant de pensée important en Occident. Cette vision du monde consiste à refuser l’idée qu’une soi-disant « espèce humaine » puisse se revendiquer différente, notamment sur le plan moral, d’une soi-disant « espèce animale », et se prétendre supérieure au point de s’arroger le droit d’exploiter la seconde. Les antispécistes assimilent l’humain à un « animal comme les autres », rejettent la distinction nature-culture, et se conforment à un mode de vie en adéquation avec leur éthique – dont l’indice le plus évident est l’adoption d’un strict régime végane – par respect envers ces frères inférieurs, utilisés comme matériau d’expérimentation en laboratoire, indûment instrumentalisés au gré de nos humeurs, victimes enfin d’un massacre organisé à dimension industrielle avant conditionnement et consommation.

Mais si la préoccupation animaliste s’est intensifiée, aussi bien en conquérant les rayons des librairies qu’en devenant un topique au cinéma (penser à L’Armée des Douze singes), elle n’est en rien une invention récente. Déjà, dans les années 1880-1890, les écrivains naturalistes mettaient en scène des animaux traités avec condescendance ou, bien pire, cruauté (principalement des chiens et des chevaux à l’époque, les NAC demeurant une exception dandy). En cela, force est de constater, à la suite du regretté Philippe Muray, que nous sommes toujours bien les héritiers d’un XIXe siècle perdurant à travers les âges, à travers les modes, les engouements, les dérives et les délires aussi…


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Les neuf études rassemblées par Paul Aron et Clara Sadoun-Édouard ne sont pas sous-tendues par une motivation militante ; elles traduisent cependant une omniprésence de la figure animale dans le roman français qui dépasse la simple fonction décorative, voire métaphorique, pour atteindre à la satire, voire à la dénonciation de l’inhumanité des hommes. Le toutou de la courtisane (envisagé par Noëlle Benhamou), le bétail mené à l’abattoir (étudié en détail par Clara Sadoun-Édouard), le dingo recueilli dans le sublime roman éponyme de Mirbeau (et que remettent en lumière les deux articles liminaires, signés Chloé Vanden Berghe et Alain (Georges) Leduc), bref le mammifère dans tous ses états et fonctions, domestiqué ou comestible, devient un signe, partant il s’enrichit de toute une sémiotique.

Au sein de ce riche recueil de contributions qui, chacune à sa façon, reformulent la question de l’anthropocentrisme du regard porté sur l’animal à travers la fiction littéraire, on épinglera celle de Nicolas Bianchi, fourmillante de références, sur la dimension politique du rat dans les récits de la Grande Guerre. De quoi composer une anthologie sur la « rataille », de Pierre Chaine à Gabriel Chevallier, en passant par Mac Orlan et les manuels de dératisation de Henry Marty !

Un volume qui, s’il évoque des œuvres remontant à l’époque de Maupassant ou de la crépusculaire Scapigliatura en Italie, parle plus que jamais à notre XXIe siècle, qui sera animal ou ne sera pas.