Ménagerie de l’intime

Dominique MAES, Bes­ti­aire de mon jardin secret, Mur­mure des soirs, 2018, 165 p., 15 €, ISBN : 978–2‑930657–43‑1

Déam­buler dans un parc ani­malier qui ne craint pas de pass­er du coq à l’âne, décou­vrir une ménagerie intime, se balad­er dans un monde enfoui, imag­i­naire, en « ter­ra incog­ni­ta où les légen­des se créent », voilà le safari orig­i­nal auquel nous con­vie Dominique Maes avec son Bes­ti­aire de mon jardin secret.


Lire aus­si : un extrait de Bes­ti­aire de mon jardin secret


Réper­to­ri­ant 103 por­traits d’animaux fam­i­liers, ou moins, voire saugrenus (comme « le tyran­nosaure » du musée d’Histoire naturelle du parc Léopold, « la bête » ou encore « l’œuf » de l’autre côté du miroir), Dominique Maes met au jour toute une faune per­son­nelle à tra­vers laque­lle l’on con­tem­ple le monde extérieur avec humour, fan­taisie, esprit et lyrisme. Dans ce zoo imag­i­naire, les ani­maux se décou­vrent dans un jeu de super­po­si­tion de références cul­turelles, pop­u­laires, lit­téraires, pic­turales, mythologiques, lan­gag­ières. Au gré de ce jardin, réson­nent par­fois des échos à notre société : du moineau qui tweete à tout va au cas­tor qui s’embrouille avec le comité de quarti­er, du per­ro­quet qui revendique l’écriture inclu­sive à l’ornithorynque en kit ver­sion mag­a­sin sué­dois, le monde ani­mal en dit long.

Il s’assoit un instant dans le pré dont il vient de fra­cass­er la clô­ture. Le mal­adroit !
Il ne l’a pas fait exprès. Comme d’habitude, l’éléphant cher­chait son chemin. Il espérait trou­ver sa place. Mais où qu’il aille et quoi qu’il fasse, il est incon­gru. […]
Pas de place pour lui. On l’avait prévenu.
Ce n’était pas la peine de faire tant d’efforts, de quit­ter sa terre stérile et rav­agée, d’abandonner le peu de biens qu’il pos­sé­dait pour pay­er les passeurs, d’embarquer sur des rafiots pour­ris, de franchir les fron­tières gar­nies de bar­belés où il a aban­don­nés des lam­beaux de sa chair généreuse. Allons, ouste ! Le che­nil est bien organ­isé. Il pro­tège les gamelles des chiens de race.
On appelle le gou­verne­ment du pays qui ne veut plus de lui. On col­la­bore. On l’identifie. Il n’obtiendra pas son statut de réfugié poli­tique.
On le ren­voie à grands frais en char­ter vers le cimetière des éléphants. 

En fin cise­leur d’admirables poèmes en prose, en  fab­u­liste mani­ant l’art de la chute, l’auteur démon­tre avec brio que son ram­age va de pair avec sa plume tant sa langue donne à voir autant qu’elle se fait enten­dre. Sonorités, jeux de mots, har­monies imi­ta­tives, formes oxy­moriques, récur­rence d’aphorismes retra­vail­lés, réso­nances de tonal­ités allu­sives au réel ; avec une cer­taine vir­tu­osité, ces textes com­posent un véri­ta­ble car­naval des ani­maux qu’on se sur­prend à lire à voix haute pour savour­er cet univers de fan­taisie qui révèle les pen­sées sauvages de l’écrivain.