Michèle Fabien. Soulèvement des corps

Un coup de cœur du Carnet

Michèle FABIEN, Jocaste, Claire Lacombe, Berty Albrecht, post­face de Veroni­ka Mabar­di,  Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2018, 176 p., 9 €, ISBN : 978–2‑87568–403‑5

Michèle Fabien, JocasteJocaste, Claire Lacombe, Berty Albrecht… trois femmes que Michèle Fabi­en arrache au silence, celui de l’Histoire des hommes, des vain­queurs, trois femmes dont elle porte la voix comme un flam­beau éclairant les pas­sions humaines et les mythes, la roue du temps et l’avènement du nou­veau. Dra­maturge, femme de théâtre qui par­tic­i­pa à l’aventure de l’Ensemble Théâ­tral Mobile, fig­ure majeure du Jeune Théâtre belge dans les années 1970–1990, tra­duc­trice du théâtre de Pasoli­ni, Michèle Fabi­en (1945–1999) est l’auteure d’une œuvre ardente qui a renou­velé la scène du théâtre. Salu­ons Espace Nord de pour­suiv­re l’entreprise d’édition des pièces de Michèle Fabi­en. Après Char­lotte, Sara Z. et Notre Sade accom­pa­g­né d’une pré­cieuse lec­ture de Marc Quaghe­beur, ce vol­ume remar­quable­ment post­facé par Veroni­ka Mabar­di réu­nit trois textes qui réin­ter­ro­gent l’espace de la représen­ta­tion, l’émergence d’un corps porté par la let­tre et la réap­pro­pri­a­tion d’une vie, d’une parole, d’un nom, d’un sens.

Que la parole soit acte, qu’elle s’enracine dans le corps, qu’elle pro­cure un corps, une iden­tité, une pos­si­bil­ité de vivre autrement à celle qui la profère, le mono­logue de Jocaste l’atteste. Jocaste ne sort pas seule­ment de l’ombre dans laque­lle Œdipe, la focal­i­sa­tion sur Œdipe, l’a con­finée. Elle ne creuse pas seule­ment un tun­nel de mots, de sang, de douleurs qui ter­rasse des siè­cles de silence : certes, elle soulève deux mil­lé­naires de silence, elle défait des mythes qui l’ont effacée, minorée mais elle campe en out­re une nou­velle manière de con­vo­quer l’Histoire, de la refaire, de la réim­pulser en la dis­ant.

Dans Char­lotte, au tra­vers de la princesse Char­lotte, impéra­trice du Mex­ique, Michèle Fabi­en inven­tait un dis­posi­tif de dou­bles qui lui per­me­t­tait d’interroger la dis­so­lu­tion dans ce que la société appelle folie, la con­fla­gra­tion de l’identité. Sa pièce Jocaste est ten­due comme un cri entre le « Je m’appelle Jocaste » qui ouvre le mono­logue et le « Je m’appelle Jocaste » qui le clôt. Cir­cu­lar­ité trompeuse dès lors qu’entre la pre­mière invo­ca­tion et la dernière, Jocaste passe du néant, de l’absence d’être (« Ni reine, ni veuve, ni épouse, ni mère ») à la con­quête d’un nom qui se tient au-dessus de la ruine. À la toute-détru­ite, à une Jocaste durassi­enne (Michèle Fabi­en adap­ta Aurélia Stein­er de Duras en 1982), la parole adressée tant à elle-même qu’à Œdipe, à Créon, au peu­ple thébain ou à nous, per­met de se recon­stru­ire. Les murs de Thèbes trem­blent sous la voix de celle qui dif­fère le des­tin qu’on lui intime : la mort. La mort peut atten­dre. Avant la pendai­son, il faut que pen­dent à ses lèvres des grappes de phras­es qui dis­ent ce qui fut, l’ironie du sort, les dés du des­tin dans les mains des dieux, le désir éro­tique ravageur, la peste qui s’abat en guise de châ­ti­ment.

Dans ces trois pièces, Michèle Fabi­en aus­culte les devenirs, les con­quêtes de lib­erté : la scène du théâtre redou­ble la scène d’une His­toire sur laque­lle des femmes enten­dent jouer un rôle. Claire Lacombe, femme de la révo­lu­tion française, actrice qui, après avoir œuvré à la cause de la révo­lu­tion, par­ticipé à la créa­tion d’une Société des citoyennes répub­li­caines, a été empris­on­née avant d’être plongée dans l’ombre. « Ils veu­lent nous isol­er, nous musel­er, notre avenir est hors de l’Histoire, entre qua­tre murs ». « Nous [les femmes], nous sommes l’abîme de l’Histoire. On ne fait pas l’Histoire au fond d’un précipice ». C’est de ce précipice, des gouf­fres de l’aventure indi­vidu­elle et col­lec­tive que Michèle Fabi­en tire un théâtre tout en con­vul­sions où, de perte en perte, une his­toire advient. Si la révolte de Claire Lacombe a été étouf­fée, Berty Albrecht la ral­lume. Résis­tante durant la Deux­ième Guerre mon­di­ale, mil­i­tante fémin­iste (« un utérus n’est pas une des­tinée » écrit Michèle Fabi­en), arrêtée en avril 1942, internée en hôpi­tal psy­chi­a­trique d’où elle réus­sit à s’évader, à nou­veau empris­on­née à la suite d’une dénon­ci­a­tion, tor­turée par Klaus Bar­bie, Berty Albrecht se pen­dra afin sans doute de ne pas par­ler sous la tor­ture. Les corps de ces trois femmes for­ment un « nous », un corps poli­tique, un corps col­lec­tif à par­tir duquel expéri­menter d’autres façons d’exister, de penser. S’arrachant aux limbes, à la pous­sière, à la mort comme absence de représen­ta­tion, les mots soulèvent l’oppression intime ou extérieure.

Le théâtre de Michèle Fabi­en per­forme ce qu’il dit : les voix qu’il fait cir­culer don­nent exis­tence, pro­curent vie à ceux et celles que la logique dom­i­nante a relégués dans le silence.

Véronique Bergen