Sonder les articulations de la poésie

Philippe BECK en con­ver­sa­tion avec Jan BAETENS, Réin­ven­ter le vers, L’arbre à paroles, coll. « Midis de la poésie », 2018, 26 p., 10 €, ISBN : 978–2‑87406–669‑6

La col­lec­tion d’essais des Midis de la poésie pro­pose un dia­logue intense et ser­ré entre deux poètes, deux philosophes, deux chercheurs. Jan Baetens inter­roge Philippe Beck et, à tra­vers leurs échanges, se déploie une réflex­ion sur la poésie d’aujourd’hui, sur sa place dans la vie de la langue et sa posi­tion dans la société.


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Philippe Beck pro­pose un por­trait du poète en ostéopathe. Le tra­vail du poète fait en effet cra­quer les artic­u­la­tions de la langue ; il les déplace pour en faire enten­dre les pos­si­bles. Il réfute ain­si l’idée que le poème invente une autre langue.

Cette notion d’articulation, cen­trale dans sa pen­sée, le con­duit à son­der le rap­port de la poésie au dis­cours logique. Tout un pan de la poésie con­tem­po­raine refuse en effet les artic­u­la­tions logiques et priv­ilégie la parataxe. Philippe Beck ne s’inscrit pas dans ce refus et tente de faire son­ner les dif­férences entre la poésie et la philoso­phie, sans nier leurs zones de con­ver­gences et d’interférences pos­si­bles.

La ques­tion du vers, que pra­tique Philippe Beck, occupe une place impor­tante dans le dia­logue. Philippe Beck rap­pelle l’antériorité du vers sur la prose et son rôle dans la trans­mis­sion. La ques­tion cen­trale de la poésie est ain­si celles des con­di­tions qui ren­dent un énon­cé vivant et lui per­me­t­tent de réveiller les con­di­tions d’une com­mu­nauté. Une forme de musi­cal­i­sa­tion de la langue per­met, pour Philippe Beck, de réveiller le rap­port de cha­cun à la langue com­mune dans laque­lle il baigne. Une langue « éveil­lée » serait une langue en expéri­men­ta­tion per­pétuelle. Son but n’est pas de détru­ire le lan­gage ordi­naire, mais de combler ses man­ques, de les soulign­er, de les ren­forcer, de jouer avec ses ombres.

Jan Baetens souligne, à ce sujet, l’une des par­tic­u­lar­ités de la poésie de Philippe Beck : la façon dont elle ne se con­tente pas de la cadence, c’est-à-dire du nom­bre de syl­labes, mais joue aus­si sur les accents et la longueur rel­a­tive des voyelles à la manière du sys­tème anglo-sax­on.

La ques­tion de l’articulation de la poésie et du dis­cours théorique est ensuite abor­dée. Philippe Beck est en effet l’auteur d’un art poé­tique : Con­tre un Boileau. La théori­sa­tion est cepen­dant venue chez lui après la pra­tique, au fil de l’écriture comme un désir de lutte con­tre la naïveté.

Cet art poé­tique per­met d’interroger l’articulation de la poésie et de la prose. Philippe Beck réfute leur sépa­ra­tion totale. Il s’intéresse, au con­traire, aux pros­es qui cir­cu­lent dans la poésie et au devenir-prose qui guette le poème. Il s’agit alors de jouer avec le risque du poème dans la prose et de la prose dans le poème pour empêch­er que chaque dis­cours ne se fige.

François-Xavier Lavenne