Autant en emporte le sang

Un coup de cœur du Carnet

Véronique BERGEN, Alpha­bets des loups, Le Cormi­er, 2018, ISBN : 978–2875980120

Quel lan­gage trou­ver pour dire ce qui tue? Quels mots pos­er sur le mas­sacre ? Com­ment, déjà, par­venir à l’ap­préhen­der, la destruc­tion du monde, dans toutes ses dimen­sions ? C’est-à-dire, peut-être, dans une valeur-monde, du côté de ce qui vit, de ce qui rampe, qui coule, qui bruisse, au fond : en se débar­ras­sant d’une représen­ta­tion humaine ?

La ten­ta­tive, ici, est celle d’une inven­tion. Véronique Bergen signe dans Alpha­bets des loups un recueil qui fait par­ler – non pas « sim­ple­ment » des loups – mais un devenir-loup, au sens deleuzien, au sens où la ren­con­tre avec l’altérité est la con­di­tion du geste d’écri­t­ure. Il s’ag­it de quit­ter son ter­ri­toire, d’a­vancer hors des sen­tiers bat­tus, et de se reter­ri­to­ri­alis­er en s’in­ven­tant chat, oiseau, loup. On assiste alors un devenir-loup avec une langue qui alphabé­tise dévas­ta­tions et extinc­tions, la mort sif­flant en rase-motte dès l’ou­ver­ture du recueil :

L’e­space cyc­lope broute les voyelles inter­dites

noyée sous des verbes de pluie
la géométrie éven­tre ses formes
aucune grève de la matière ne sauvera Alep.

Devenir-ani­mal, c’est aus­si selon Deleuze par­lant de Proust: « écouter sa pro­pre langue en étranger ». Par-là peut-on saisir celui qui sur­git dans les pages du recueil sous le nom (le non) de « non-per­son­nage »: comme déterritorialisé.e, il ou elle bon­dit dans les tribus de mots har­nachés de leurs plus féro­ces attrib­uts, pris dans leur « soif d’être et [de] la rage de n’être pas », armé.e de théorèmes épilep­tiques :

En quête du livre liq­uide
aux intrigues amni­o­tiques aux mor­sures saphiques
le non-per­son­nage épous­sette les spec­tres épiques

Théorème du viol à retarde­ment :
réserv­er aux pages cir­cu­laires
des men­hirs de sper­mes épou­sant la forme du rien

Vision d’un devenir-loup, le « non-per­son­nage » ? Incar­na­tion ten­dant vers la plus com­plète déter­ri­to­ri­al­i­sa­tion, le plus abouti sor­tir-de-soi ? Maybe. Et pas que. Dans le voy­age vers l’in­nom­mé, on recon­naît la poétesse : l’autrice, celle qui écrit le chaos et que le chaos désaxe. Celle qui, à l’é­coute, à l’af­fût des sans-voix, se laisse tra­vers­er par des spec­tres, ceux qui n’ont plus de parole ou à qui on ne donne pas voix, ou à qui on l’a rap­tée (on pense ici aux précé­dents livres de l’autrice, vis­i­ta­tions de Kas­par Hauser, Louis II de Bav­ière, Janis Joplin, Mar­i­lyn / Nor­ma Jean…). Véronique Bergen libère cav­al­cades de mots tal­is­mans pour faire par­ler ceux qu’on a tus. Mais dans le non-per­son­nage, amputé dans le recueil en non‑p, en n‑p, on voit l’autrice qui rage de n’être pas lue, pas réelle­ment lue, dans une époque où les « marchands du verbe » dés­in­tè­grent aus­si les per­son­nages, les textes, la lec­ture :

Faute d’être caressés du regard
Phè­dre Rasti­gnac Werther Achille
Val­mont Shy­lock Jean Val­jean Char­lus
ont suc­com­bé
rafles par désaf­fec­tion du livre
adieu de l’œil à l’in­ven­tion de Guten­berg

Mais encore. Dans le non-per­son­nage, ce qui se lit c’est aus­si l’aveu d’une impos­ture : l’autrice ne fait pas per­son­nage, elle ne prend pas les traits d’un.e autre. Elle ne fait pas davan­tage un livre : elle est. Ceci n’est pas de la fic­tion. Ni l’ex­tinc­tion des espèces, ni les car­nages à Alep, à Palmyre, la dévas­ta­tion de Fukushi­ma, ni le foudroiement de l’inces­te ne sont des fic­tions. À rebrousse-poil sur les gammes du lex­ique, en anar­chiste de la gram­maire, de la syn­taxe, Véronique Bergen pose des bombes sur ce.ux qui mine.nt. Alpha­bets des loups n’est pas un livre d’ailleurs, c’est un shoot. Puisque, comme Véronique Bergen en fait l’in­fin­i­ment pré­cieuse con­fes­sion dans son arti­cle « Écrire For­ev­er » (pub­lié sur Diakri­tik) : l’écriture agit comme une drogue. Sur celui qui la file, qui la nour­rit, sur celui qui la dévore. Se sevr­er de l’écriture revient à se sevr­er de l’existence.

Alpha­bets des loups comme un fix, comme une arme pour dés­ap­pren­dre à non-vivre, pour crev­er les yeux de tous les assas­sins. Comme un manuel d’au­to-défense écoter­ror­iste, décochant une poé­tique de la révo­lu­tion du sauvage. Avec les marais-dober­mans, les enfants-fleurs et toutes les alchimies des verbes bergen­ni­ennes en for­ma­tion de chas­se.

Men­acés d’ex­tinc­tion
nos plus proches cousins les pri­mates
gravent la solu­tion
dans leurs paumes-miroirs :
con­va­in­cre deux humains sur trois de se don­ner la mort

Afin de sauver ani­maux plantes océans forêts
con­vi­er les bipèdes à quit­ter la scène
qu’ils se sont employés à mas­sacr­er
sys­témique de la destruc­tion
érigée au rang de théolo­gie car­ni­vore.

Pas d’ex­tase, pas de pro­grès, tout met­tre par terre ras­er foutre le feu. Que les nuits revi­en­nent avec leurs forêts d’a­mantes, que les élé­ments retrou­vent leur souf­fle et les fauves bondis­sent aux gorges. Autant en emporte le sang. Et puis d’i­ci-là, tout en pré­parant la révo­lu­tion, cal­i­br­er cal­ice les livres de Véronique Bergen avec la langue sur les lèvres, pour devenir-lou­vetelle et jouer, par exem­ple, avec ceci :

La bifur­ca­tion bifide sa bina­tal­ité bizuthée bibelot de bim­bo bib­lio­phile au biotope de biche bisex­uelle à bijoux biseautés.