Je me souviens…

Jean-Marie DUBETZ, Le rire du jeune croc­o­dile. Une enfance au Con­go belge de 1950 à 1960. Réc­it d’une odyssée, Tra­verse, 2018, 185 p., 20 €, ISBN : 978–2‑93078–328‑4

Le réc­it que Jean-Marie Dubetz nous donne à lire est com­posé de frag­ments de son enfance dans l’ancien Con­go belge, depuis ses pre­miers sou­venirs jusqu’à ses dix ans. Il souligne d’entrée de jeu sa volon­té de trans­met­tre son his­toire au sein de sa famille, mais aus­si auprès d’un pub­lic plus large intéressé par son vécu par­ti­c­uli­er et l’empreinte que ce dernier a lais­sée sur lui, à savoir la capac­ité d’émerveillement de l’enfant face à la beauté du monde dans lequel il a gran­di.

Com­ment tant de sou­venirs ont-ils pu rester mar­qués dès l’âge de deux ans dans ma mémoire ? Oserais-je dire qu’un couch­er de soleil sur ce fleuve gigan­tesque ne pou­vait que laiss­er des traces indélé­biles ? La mag­nif­i­cence de la nature au milieu de laque­lle je me trou­vais a sans doute eu pour effet de stim­uler une sen­si­bil­ité prête à éclore. Est-ce un hasard si aujourd’hui je suis tou­jours prompt à m’émerveiller ? Mon regard sem­ble en tout cas d’abord à l’affût du moin­dre signe de beauté. Ce n’est qu’ensuite qu’il relève ce qui mal­heureuse­ment sem­ble l’altérer.

Jean-Marie Dubetz nous racon­te ain­si son enfance divisée en deux par­ties : il passe les six pre­mières années de sa vie sur plusieurs bateaux avec son père (qui est bate­lier), sa mère et son frère André. Ensuite, il met­tra les pieds sur terre pour nous racon­ter les qua­tre années suiv­antes où il emmé­nagera à Léopoldville, son père réparant désor­mais les car­gos. L’auteur a pris le par­ti de racon­ter son his­toire à tra­vers son regard d’enfant. Une série de sou­venirs jux­ta­posés nous sont donc dévoilés, où l’on devine en fil­igrane les par­tic­u­lar­ités du régime colo­nial, la minorité dom­i­nante, le monde de priv­ilégiés auquel appar­tient Jean-Marie.

Maman salue, porte son atten­tion à la san­té des hommes. Quand il y a un souci, pen­dant la tra­ver­sée, c’est à elle que l’équipage fait appel, car c’est con­nu, la femme du cap­i­taine soigne aus­si. Je vois, j’entends, je com­prends. Ma langue est blanche comme celle de maman. Au creux des machines, dans les cales, au vil­lage, la noire chante, sup­plie ou crie. Tout en haut du bateau, la blanche prime. Pourquoi, com­ment ? Quand je par­le blanc comme mes par­ents, le roi c’est moi. J’adore ça. 

Vous l’aurez com­pris, Le rire du jeune croc­o­dile n’est pas un réc­it engagé qui aurait pour objec­tif de retrac­er minu­tieuse­ment les détails de l’histoire de l’ancien Con­go belge. Nous décou­vrons davan­tage au fur et à mesure des pages le ques­tion­nement d’un enfant, qui nous racon­te essen­tielle­ment les bêtis­es qu’il a faites avec son grand frère, incon­scient des dan­gers de la faune locale qui l’entourait (les croc­o­diles, les hip­popotames, les mouch­es tsé-tsé et les mous­tiques prêts à trans­met­tre la malar­ia n’étaient jamais loin). Lorsque le Con­go est en passe de devenir un état indépen­dant, les émeutes, les trou­bles dans la cap­i­tale et le racisme envers les noirs sont en arrière fond, mais n’inquiètent jamais le petit Jean-Marie, dont la prin­ci­pale préoc­cu­pa­tion est de s’amuser.

Le rire du jeune croc­o­dile est une his­toire agréable à lire. Elle est pré­facée par Pie Tshiban­da, qui salue le tra­vail de trans­mis­sion et inter­roge sur le statut de réfugié, dans lequel nous pou­vons tous un jour bas­culer. Un petit bémol : dom­mage qu’il y ait tant de fautes d’orthographe.

Séver­ine Radoux