Yves Depelsenaire : chroniques des états du monde

Yves DEPELSENAIRE, La vie anec­do­tique. Car­nets d’un blogueur épisodique, Let­tre Volée, 2018, 256 p., 25 €, ISBN : 978–2873175153

De nos jours, l’écrit pul­lule, du moins sous les formes que génère le net. La ques­tion est moins celle d’une let­tre qui arriverait tant bien que mal à sa des­ti­na­tion que celle de l’écriture comme ren­con­tre, comme incise dans le tis­su du sym­bol­ique. Psy­ch­an­a­lyste, mem­bre de l’École de la Cause freu­di­enne, enseignant à la Sec­tion clin­ique de l’Institut du Champ freu­di­en de Brux­elles, auteur d’essais (entre autres Une analyse avec Dieu, Un musée imag­i­naire lacanien parus à La Let­tre volée) et de nom­breuses con­tri­bu­tions sur la clin­ique ana­ly­tique, Yves Depelse­naire place l’écriture de ses chroniques sous l’angle d’une ren­con­tre avec le réel.

Au tra­vers d’une cri­tique et clin­ique (au sens de Deleuze), d’une psy­chopatholo­gie de la vie quo­ti­di­enne, de ses scènes intime et mondaine, il accueille ce qui déroute, ce qui fascine ou plonge dans l’effroi, les points de décrochage, de jouis­sance où le régime de l’être s’excède. Un siè­cle après Apol­li­naire et la chronique qu’il tint de 1911 à 1918 sous le titre de La vie anec­do­tique, Yves Depelse­naire nous livre la richesse de ses ques­tion­nements, de ses analy­ses, de ses bil­lets d’humeur. On aura dev­iné que c’est dans ce que l’on range com­muné­ment sous le nom d’anecdote que ful­gure l’essentiel. L’anecdote comme symp­tôme d’une vérité qui se trav­es­tit… On crois­era des réflex­ions sur les événe­ments poli­tiques, le ciné­ma, la lit­téra­ture, la philoso­phie, la psy­ch­analyse, sur des artistes plas­ti­ciens, sur la musique clas­sique, le théâtre, de Woody Allen à Mar­cel Berlanger, de Juan d’Oultremont à Le Clézio, Musil, de Lacan à Fou­cault, de Joachim Lafos­se à Alain geron­neZ, de Rem­brandt à Donizetti. Pour jouer sur le titre de Georges Perec, il n’y a pas ici de vie, mode d’emploi mais une écoute de ce qui cogne aux portes du XXIe siè­cle, aux portes de nos psy­chismes. Inter­ro­geant les liens entre la voix comme pul­sion, objet per­du et la jouis­sance, partageant sa pas­sion pour le jeu d’échecs ou les tournois de ten­nis, Yves Depelse­naire prête l’oreille à l’inconscient col­lec­tif, à ses muta­tions, aux vis­ages poli­tiques, soci­aux des années 2012–2017.

Dénonçant les dérives autori­taires des pou­voirs, La vie anec­do­tique s’insurge con­tre les mesures édic­tées à l’encontre de la psy­ch­analyse par un gou­verne­ment aligné sur l’axiome « sur­veiller et punir ». Ingérence dans les pra­tiques psy­chothérapeu­tiques et volon­té de con­trôler, de s’attaquer à la psy­ch­analyse laïque marchent main dans la main. L’inflation de lois (arbi­traires, ubuesques) dans l’enceinte de la vie privée et de la scène publique se man­i­feste comme le signe prin­ceps d’une patholo­gie du lég­is­latif. Trop de lois tue le droit et la jus­tice. Trop de lois appelle à la désobéis­sance civile.

La polémique autour de l’autisme mar­que l’un des moments de cette guerre menée par les adver­saires de la psy­ch­analyse : le « tout géné­tique » fon­dant la vision behav­ior­iste entend étouf­fer l’approche ana­ly­tique. Deux posi­tions se font face écrit Yves Depelse­naire : « ceux pour qui il doit y avoir réponse à tout (…) pour qui il faut néces­saire­ment avoir rai­son de tout symp­tôme » et « ceux pour qui (…) il y a de l’impossible et il faut lui ménag­er un accueil ».       Der­rière l’atteinte portée à la diver­sité des approches thérapeu­tiques, der­rière la loi De Block qui plonge dans son col­li­ma­teur lib­er­ti­cide les psy­chothérapeutes et autres pro­fes­sion­nels de la san­té se trou­ve un choix poli­tique, une volon­té de gér­er la san­té publique sous la guise d’un ordre autori­taire, d’une recon­nais­sance exclu­sive des dis­posi­tifs « thérapeu­tiques » ori­en­tés par « le cog­ni­ti­vo-com­porte­men­tal­isme ».

Con­tre  cette « stan­dard­i­s­a­tion des pra­tiques » au ser­vice d’une médecine pro­duc­tiviste cen­sée garan­tir la fab­ri­ca­tion de tra­vailleurs per­for­mants («marche ou crève »), con­tre cette destruc­tion des formes de vie, du bien-être sac­ri­fiés sur l’autel du marché, con­tre la mon­tée des pop­ulismes, con­tre la fer­me­ture de la sec­tion « Art mod­erne et con­tem­po­rain » des Musées roy­aux des Beaux-Arts de Brux­elles, con­tre tout ce qui nous asphyx­ie, Yves Depelse­naire appelle à une salu­taire con­tre-offen­sive. Le « non » se dou­ble d’un « oui » à ce qui exhausse les puis­sances de penser, de sen­tir, de vivre. La vie anec­do­tique ou com­ment sub­ver­tir le démon de l’ordre et les ten­ants d’un régime coerci­tif de l’exister.

Véronique Bergen