L’autogestion de la vie affinée

Raoul VANEIGEM, Con­tri­bu­tion à l’émergence de ter­ri­toires libérés de l’emprise éta­tique et marchande. Réflex­ion sur l’autogestion de la vie quo­ti­di­enne, Bib­lio­thèque Rivages, 2018, 185 p., 15.90 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 978–2‑7436–4536‑6

L’effondrement des valeurs anci­ennes – patri­ar­cat, autorité, dis­ci­pline mil­i­taire, célébra­tion du sac­ri­fice — a per­mis que se dégage de la nuit et du brouil­lard sus­cités par leur chute une revivis­cence de ces aspi­ra­tions humaines que les assauts de la bar­barie n’ont jamais entamées durable­ment : sol­i­dar­ité, entraide, alliance avec la nature, autonomie, gyno­cen­trisme. 

Voici un demi-siè­cle, le Traité du savoir-vivre à l’usage des jeunes généra­tions (Folio éd.) de Raoul Vaneigem en même temps que La société du spec­ta­cle (Folio éd.) de Guy Debord mar­quaient l’irruption fra­cas­sante du sit­u­a­tion­nisme dans la pen­sée con­tem­po­raine. À la fois rad­i­cales (ant­i­cap­i­tal­istes et anti­com­mu­nistes), pré­moni­toires (de Mai 68), banal­isées (et impuis­santes : la dénon­ci­a­tion de la « société du spec­ta­cle » est dev­enue un pon­cif de toute déc­la­ra­tion « cul­turelle », mais qu’un Jacques Ran­cière per­met de dépass­er), cri­tiquées (même par un Claude Lefort : « parade », « pas­sion du mot d’ordre », « logique de l’affect » égale à celle « du con­cept ») et pour­tant intactes, ces pub­li­ca­tions peu­vent-elles devenir un événe­ment pour une pen­sée (in)actuelle ?

Vaneigem n’en doute pas. Il n’a eu de cesse de relancer son traité ou de le com­pléter par des recherch­es sur les hérésies et des livres sur le plaisir ou sur la paresse, dont cette Con­tri­bu­tion est le dernier en date. Pareille obsti­na­tion peut sur­pren­dre. Mais cela ren­voie à un malen­ten­du, sinon à une sur­dité per­sis­tante. Les « situs » sont-ils des « anars » sans autre idée que la dénon­ci­a­tion, aus­si vaine que forcenée, de la société marchande et du religieux-cap­i­tal­iste, au nom de la jouis­sance sans entrav­es ? Non, car cette sim­pli­fi­ca­tion est due à notre absence de lec­ture d’une pen­sée com­plexe dont le style clas­sique (et encore moins la plat­i­tude de la chan­son citée en annexe) ne con­tribue pas à dis­siper la dif­fi­culté de son exi­gence.

Laque­lle ? Celle du dépasse­ment. De quoi ? Du décerve­lage. Com­ment ? Par l’affinement.

Dépass­er ce qui nous décervèle implique de nous extir­p­er des dual­ités qui nous dictent nos façons de par­ler : toutes les fauss­es oppo­si­tions entre l’esprit et la matière, l’être et l’avoir, la vie et la survie, la pro­duc­tion et la con­som­ma­tion, l’intellectuel et le manuel, la femme et l’homme, la créa­tion et le tra­vail… Mais com­ment ? Vaneigem ne se con­tente pas de la val­ori­sa­tion incan­ta­toire du pre­mier terme de ces opposés. Le dépasse­ment exige d’affin­er notre façon de penser et de vivre. C’est ain­si que le dépasse­ment du tra­vail par la paresse et la créa­tion implique un « effort » qui « procède de l’affine­ment de mes jouis­sances ». Essen­tielle­ment, exis­ten­tielle­ment, la vie, notre terre et mon corps, ces mots qui revi­en­nent sans cesse sous sa plume, ne sup­posent pas un culte, fondé « sur le men­songe et sur l’obédience », mais émane « des pul­sions vitales et de leur affine­ment », à rebours de « l’aliénation tra­di­tion­nelle (…) qui mène au marché de l’hédonisme et du bon­heur à tem­péra­ment. »

L’expérience d’une telle vie affinée par l ‘auto­ges­tion a déjà été réussie, sans doute dans les sociétés d’abondance que furent les sociétés de cueil­lette, de chas­se et de pêche (en tout cas, sans pro­priété agraire), peut-être durant les quelques semaines de la Com­mune de Paris en 1870 ou encore celles de Mai 68 (sans par­ler des Sovi­ets de Saint-Péters­bourg en 1917 ou de la Com­mune de Shangaï en 1967–8 qui ne sem­blent pas trop retenir Vaneigem). Mais il attire notre atten­tion sur deux expéri­ences plus récentes : celle des zap­atistes du Chi­a­pas et celle des Kur­des du Roja­va. Les pre­miers, sin­gulière­ment, ten­tent de se pass­er d’intervention poli­cière, de per­me­t­tre une réelle édu­ca­tion per­ma­nente et pra­tique ou de lut­ter con­tre le patri­ar­cat ances­tral, exem­ples de leur « auto­ges­tion de la vie quo­ti­di­enne ». Une « intel­li­gence sen­si­ble », loin des intel­lec­tu­al­ismes où avoir, savoir et pou­voir se con­fondent, con­stitue l’affinement indis­pens­able pour l’émergence d’un ter­ri­toire ain­si libéré de l’État et du marché, auto­géré dans l’égalité sociale et les lib­ertés indi­vidu­elles.

Ce n’est pas le lieu de met­tre en dis­cus­sion cette pen­sée argu­men­tée de Vaneigem. D’autant que, si elle ouvre salu­taire­ment à une autre façon de vivre, elle n’évite pas non plus d’intégrer les divi­sions de l’existence, prise entre pul­sions de vie et de mort, et par­tant les divi­sions économiques de la société elle-même. Reste que si leur libre affine­ment ne peut que jail­lir de la lib­erté elle-même de l’être humain et de l’ouverture de sa con­science dans son lan­gage, cette lib­erté, de détru­ire comme de créer ou de con­stru­ire, n’est pas uni­voque…

Éric Clé­mens