Au bord des précipiscines

Jean-Luc & Simon OUTERS, Maîtres nageurs, La pierre d’alun, coll. « La petite pierre », 2018, 64 p., 15 €, ISBN : 978–2‑87429–106‑7

Dans Le voy­age de Luca, prix Rossel des jeunes en 2008, Jean-Luc Out­ers s’émerveillait au tra­vers des yeux de ses per­son­nages, incré­d­ules sur les bor­ds du précipice du Col­orado, grand auteur liq­uide du Grand Canyon. Devant tant d’une mag­nif­i­cente beauté, hébété, il se demandait devant le divin œuvre de la nature : « com­bi­en de con­ver­sions au bord du précipice ? »

Aujourd’hui, dix ans plus tard, il con­tin­ue de pos­er de telles ques­tions, cette fois au bord de la piscine. Dans Maîtres nageurs, il com­mence avec le verbe Naître pour racon­ter le pre­mier de tous les com­bats humains, celui de l’air. Trente-deux lignes plus loin, suiv­ant une logique poé­tique impa­ra­ble, il tire cette con­clu­sion :

Voilà pourquoi,
appren­dre à nag­er,
c’est réap­pren­dre à vivre.

L’eau est-elle innée parce qu’amniotique ? La pro­fondeur de l’eau peut-elle fig­ur­er celle de l’esprit pris de ver­tige ; artis­tique, philosophique, spir­ituel ? Que reste-t-il de l’eau dans une piscine d’école ; util­i­tariste et chlorée ? Son humeur aque­use infecte, innom­ma­ble et bleue est-elle encore de l’eau inodore, incol­ore et insipi­de ?

La honte d’être un homme,
je l’éprouvais jusqu’à la paralysie.

Le texte est né des 77 gravures du fis­ton, Simon Out­ers. Cette col­lab­o­ra­tion pro­longe un tra­vail entamé il y a huit ans et annonce une expo­si­tion en jan­vi­er au Salon d’art, chez l’éditeur de l’ouvrage ; soigné, sophis­tiqué et spi­ralé comme un cahi­er. Les dessins vifs et vivants, spon­tanés et partout grif­fés par la ronce des émo­tions, sont réal­isés à la pointe sèche sur des car­rés de cuiv­re de dix cen­timètres. Ils sont aug­men­tés de col­lage de petits bouts de papiers peints découpés ; surtout pour habiller les bon­nets de bain ou par­fois les mail­lots.

Les expres­sions des vis­ages, des corps, des gestes sus­pendus par l’œil du graveur fix­ant l’instant, traduisent tan­tôt les tour­ments, bien­tôt l’ivresse des baigneurs. Le lecteur et spec­ta­teur y recon­naî­tra tous les trou­bles et fan­taisies qu’occasionnent les bassins de nata­tion. Page 18, un vis­age ser­ré par les mains rap­pelle furieuse­ment Le Cri d’Edvard Munch. Sauf que le bon­net bigar­ré de fleurs et posé de tra­vers sur la tête, prête à sourire du drame.

Page 35, une mise en abîme par­ti­c­ulière­ment heureuse a lieu. Une série de baigneurs sont alignés comme dans la dernière séquence de Le grand bain au ciné­ma, à l’image d’un départ de nata­tion syn­chro­nisée mas­cu­line. Cepen­dant, ils sont tous en train de lire un petit livre de la taille du présent opus­cule. Peut-être le règle­ment d’ordre intérieur ?

J’arrivais à peine à lire les con­signes
apposées sur les murs,
invi­tant le baigneur à pass­er sous la douche