« Une éclatante victoire sur ma lâcheté »

Fer­nand LISSE, Léon Leloir. Un Père Blanc au des­tin con­trar­ié par l’ombre de Degrelle, De Schorre, 2018, 285 p., 22 €, ISBN : 978–2‑930876–13‑9

Qui, après avoir lu le livre de Fer­nand Lisse sur le Père Léon Leloir, pour­ra encore soutenir que les ecclési­as­tiques sont des hommes sans biogra­phie ? Bien sûr, les vœux qu’ils pronon­cent les enga­gent sur la voie d’un total sac­ri­fice de soi, dans la mesure où, épou­sant le Christ, ils se don­nent, corps, biens et âme, à Dieu et à l’Église. Mais, pour eux, le renon­ce­ment et l’abnégation ne représen­tent pas la « perte de soi » ; ils per­me­t­tent au con­traire la con­struc­tion d’une des­tinée spir­ituelle qui demeure inscrite dans une tem­po­ral­ité séculière, donc inscrite dans ce temps des hommes qu’on appelle l’Histoire. En cela, leur exis­tence indi­vidu­elle n’est pas moins intéres­sante à retrac­er que celle d’un écrivain, d’un mil­i­taire, d’un ingénieur, d’un arti­san ou de n’importe quel incon­nu qui ne mérite jamais de le rester.

Il faut néan­moins recon­naître au « cas Leloir » une plus-val­ue d’intérêt, liée à divers aspects de sa vie aus­si intense que brève. D’abord l’étrange hasard parental qui en fait le cousin d’un cer­tain Léon Degrelle, par la branche mater­nelle de son arbre généalogique. Puis la pré­coc­ité de sa voca­tion, qui le pousse à requérir du Père Provin­cial des Pères blancs, Benoît Helle­mans, d’être ordon­né et envoyé le plus vite pos­si­ble en mis­sion à Mai­son-Car­rée, en Algérie – l’adolescent de dix-sept ans à peine veut ain­si, comme il le clame dans sa let­tre, rem­porter « une écla­tante vic­toire sur [s]a lâcheté ». Enfin, par la mul­ti­plic­ité et le déploiement de ses activ­ités au ser­vice de l’Église pen­dant près de vingt ans.

On le voit à Carthage, assis­ter le Père Delat­tre dans ses fouilles archéologiques, et à Tigaz­za, relisant Sal­luste. À Rome, échangeant avec des sémi­nar­istes polon­ais et ren­con­trant l’abbé Kiwanu­ka, « pre­mier homme de couleur élevé à l’épiscopat en Afrique cen­trale » comme l’explique Lisse. Après avoir obtenu 48/50 à sa thèse inti­t­ulée La médi­ta­tion mar­i­ale dans la théolo­gie con­tem­po­raine, le voici nom­mé pro­fesseur au sco­las­ti­cat de Lou­vain, où il met à prof­it son rare temps libre pour étudi­er Saint-Paul ou le prophétisme hébreu. À l’Université colo­niale d’Anvers, il enseigne la mis­si­olo­gie et à Namur, il dirige Grands lacs, la plus impor­tante revue mis­sion­naire de langue française.

La Sec­onde Guerre mon­di­ale, dont il va être témoin et acteur des pre­miers jours de l’agression à la red­di­tion du IIIe Reich, demeure cepen­dant la péri­ode la plus mou­ve­men­tée de son exis­tence. Réfugié dans le Sud de la France, il prêche dans qua­tre paroiss­es rurales des Hautes-Pyrénées, où il com­mence l’écriture d’un roman. Con­traint par Vichy de regag­n­er la Bel­gique, il reprend la direc­tion de sa revue et crée une col­lec­tion lit­téraire. Leloir n’en nég­lige pas pour autant ses activ­ités péd­a­gogiques, puisqu’il développe un cours par cor­re­spon­dance pour de jeunes gens en carence de diplôme, en vue de leur pré­pa­ra­tion au Jury Cen­tral. Entre 1942 et 1944, sa route croise celle des maquis­ards, qu’il sou­tient active­ment. Insoucieux de toute pru­dence, Leloir est repéré, arrêté, et se retrou­ve incar­céré à la prison de Dinant avant d’échouer à Buchen­wald, qu’il ne quit­tera qu’à la libéra­tion du camp le 18 avril 1945. Entre juin et juil­let, c’est à Rome (où l’a invité l’ambassadeur près le Saint-Siège Jacques Mar­i­tain) qu’il témoign­era de sa douloureuse expéri­ence con­cen­tra­tionnaire. Puis il reprend ses prêch­es, ses activ­ités édi­to­ri­ales, ini­tie une série de causeries à la radio… Gageons qu’il serait devenu l’une des fig­ures intel­lectuelles catholiques les plus émi­nentes de l’après-guerre en Bel­gique s’il n’avait été tué, à trente-huit ans à peine, des suites d’un banal acci­dent de la route, dans le Loiret le 29 sep­tem­bre 1945.

L’évocation du Père Leloir que signe Fer­nand Lisse est pas­sion­nante à maints égards. Elle per­met de décou­vrir un homme de foi, de pen­sée et d’action, infati­ga­ble cheville ouvrière de la pro­pa­gande mis­sion­naire en métro­pole à tra­vers sa revue à grand tirage, qu’il gère en com­mu­ni­ca­teur mais aus­si… en écrivain. Lisse souligne en effet l’entrisme du Père Leloir dans les milieux lit­téraires stratégiques de son temps (l’Association des Écrivains Belges par exem­ple) ain­si que son flair, quand il a l’initiative de créer, en com­plé­ment à Grands Lacs, la col­lec­tion Lav­igerie, pro­posant un éven­tail var­ié de gen­res et de sujets et répon­dant au principe énon­cé par Leloir « Pour penser mis­sion­naire, il faut lire mis­sion­naire ».

Comme bien des études qui ont pour toile de fond le monde ecclésial, tra­ver­sé de mul­ti­ples courants de pen­sée, struc­turé en réseaux com­plex­es et éten­dus, le tra­vail de Fer­nand Lisse nous con­fronte à une autre réal­ité de la société belge, étrangère au grand pub­lic, car peu de noms cités dans ce vol­ume sont passés à la postérité. On n’entre pour­tant pas dans la vie du Père Leloir comme dans le couloir obscur d’un col­lège jésuite, où flot­terait une vague odeur de cierge froid et où les murs ne seraient ornés que de por­traits d’inconnus ; mais bien comme dans le dossier d’une enquête, com­plet de ses pièces les plus var­iées : cor­re­spon­dances, témoignages, pho­tos, doc­u­ments offi­ciels, arti­cles de presse, etc.

Une telle inves­ti­ga­tion en pro­fondeur n’apporte pas qu’un éclairage inat­ten­du sur le « Führer wal­lon », en trai­tant de son cousin. C’est un véri­ta­ble tré­sor archivis­tique qui s’ouvre là, sur un pan mécon­nu – ou com­plaisam­ment ignoré – de l’histoire de la Bel­gique catholique. Libre au lecteur ensuite d’y porter un juge­ment selon ses pro­pres con­vic­tions ou opin­ions. L’essentiel est que l’information dont il dis­pose soit fiable. Mis­sion accom­plie donc pour Fer­nand Lisse.