“Every Time We Say Goodbye” ou le prisme existentiel

Fran­cis DANNEMARK et Véronique BIEFNOT, Soren dis­paru, Cas­tor astral, 2019, 244 p., 17 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 979–10-278‑0201‑2

« Il a réglé la course, est sor­ti en sif­flotant et, sans se retourn­er, il a soulevé son cha­peau en guise d’adieu », telle est la dernière image qu’a lais­sée Soren. Nous sommes à Bor­deaux, en novem­bre 2017, et ce musi­cien et pro­duc­teur âgé de cinquante-huit ans a demandé au chauf­feur de taxi de le dépos­er à l’entrée du Pont de pierre. Après, plus rien… plus de Soren. Qu’est-il advenu ?

Le roman de Fran­cis Dan­nemark et Véronique Biefnot s’ouvre sur cette dis­pari­tion et met en réc­it plusieurs voix. Elles ont toutes con­nu Soren, de près ou de loin. Cha­cune d’elles plonge dans ses sou­venirs, exhume des moments passés en sa com­pag­nie, des instants de sa vie et, dans une poly­phonie où les sonorités tan­tôt se répon­dent tan­tôt dis­so­nent, elles livrent au lecteur une recon­fig­u­ra­tion de ce mys­térieux Soren, ten­tant de lui éclair­er le mobile de son départ. Cha­cune y va de sa mod­u­la­tion. « On dira Soren ceci, Soren cela.. on dit tant de choses, mais au fond, qu’est-ce qu’on sait ? »


Lire aus­si : un extrait de Soren dis­paru


La con­struc­tion du roman joue sur un décalage entre temps de nar­ra­tion et temps de réc­it. Tan­dis que cette volatil­i­sa­tion du per­son­nage prin­ci­pal orchestre les inter­ven­tions des dif­férents nar­ra­teurs – celui-là l’a appris par télé­phone, l’autre en écoutant la radio, celui-ci l’annonce à son père, un autre encore y songe à par­tir d’une pho­to de chanteuse dans un mag­a­zine etc. –, les réc­its font appel à une mémoire nar­ra­tive qui recon­stru­it, rend présente une antéri­or­ité qui par­court la vie du dis­paru, de son enfance à cette nuit sur le pont. « Un sou­venir entraîne l’autre. Quand on com­mence, on n’en fini­rait plus… »

Cette tem­po­ral­ité se déploie dans une spa­tial­ité qui accroît le côté mémoriel des inter­ven­tions. Le lecteur arpente un Brux­elles d’autrefois ; de l’auditoires de l’ULB au Mon­ty, le piano-bar-ciné­ma d’Ixelles, près de Fer­nand Cocq, de la chaussée de Ninove au Mira­no Con­ti­nen­tal, la cap­i­tale se fait le lieu de ce fes­ti­val nar­ratif.

[L]es soirs où je glandais, on traî­nait ici ou là, au Styx, on attendait une heure du mat’, avant ça, rien de bien ne se pas­sait nulle part. À pied la plu­part du temps, on allait jusqu’à la Bourse, au Fal­staff, à l’Archiduc…, on se fai­sait par­fois refouler à l’entrée quand on était trop murgés ou trop nom­breux, ou qu’un truc nous avait énervés, un film ou un bouquin, et que la dis­cus­sion dérail­lait. On buvait du maitrank ou des half en half, ou rien, ça dépendait de qui payait la tournée, ensuite, on mon­tait le nord, sous le via­duc, vers l’Ex, ou alors à la rue du Sel par­fois. 

Cent-douze réc­its ryth­ment ce roman choral où la musique est omniprésente. Fitzger­ald, Les Stran­glers, Wire, Chet Bak­er, Bran­d­uar­di, Kevin Ayers, Neil Young, … La com­pi­la­tion forme une con­stel­la­tion où luisent les traits sail­lants qui per­me­t­tent d’appréhender, par frag­ments, le dis­paru, de retrac­er son par­cours, avec, en fond, ces musiques qui réson­nent et accom­pa­g­nent la lec­ture.

Le duo Biefnot-Dan­nemark, déjà con­nu pour La route des coqueli­cots (2015), Au tour de l’amour (2015), Kyrielle Blues (2016) et Place des ombres, après la brume (2017), offre un nou­veau qua­tre mains avec Soren dis­paru. Un roman kaléi­do­scope où se font écho les témoins de la vie de Soren ; lesquels, dans l’exploration du pourquoi et du com­ment d’une perte, met­tent en lumière le temps qui passe, la com­plex­ité de l’existence et sa fugac­ité.