Rendez-vous impossible au château de Portavent

Pierre  HOFFELINCK, Les héri­tiers de Por­tavent, Mur­mures des soirs, 2019, 134 p., 16€, ISBN : 978–2‑930657–49‑3

Enfants, Iri­na et Pavel, qui sont cousins, ont passé leurs vacances d’été au château de Por­tavent, en com­pag­nie de leur tante Olga. À sa mort, celle-ci leur a légué le château de leur enfance, où ils se retrou­vent des années plus tard. Ain­si com­mence Les héri­tiers de Por­tavent, deux­ième roman du Lié­geois Pierre Hof­fe­linck.

Le réc­it explore l’effet des retrou­vailles sur ces deux per­son­nages, qui se sont quit­tés enfants et se revoient devenus adultes, dans un lieu isolé, chargé d’histoire. Retrou­vailles, mais aus­si huis clos, car, hormis Irma, la bonne, les deux cousins sont seuls au château.

Arrivée la pre­mière, Iri­na retrou­ve avec bon­heur son anci­enne cham­bre. Se réveil­lant d’une sieste, elle se met en quête de son cousin et le trou­ve au sous-sol, son lieu de prédilec­tion, com­posé d’un réseau de couloirs souter­rains, ves­tiges d’une anci­enne abbaye.

Rien n’a changé : c’est l’impression pre­mière des deux jeunes gens. Effec­tive­ment, mal­gré le temps qui a passé et les deux années écoulées depuis le décès d’Olga, le château est resté étrange­ment pareil à lui-même. En ira-t-il de même pour les deux jeunes gens ?

On a peu de détails sur le lieu et l’époque du réc­it. On apprend que le château appar­tient à la famille Vron­s­ki, ce qui, asso­cié aux prénoms des per­son­nages, pour­rait indi­quer un con­texte slave. Cepen­dant, dès la pre­mière page, quand Iri­na racon­te son arrivée, on pense plutôt à une région fran­coph­o­ne, où on trou­ve l’épicerie de madame Rombeau et où le trans­port se fait avec la char­rette du « vieux Jacquet ». De plus, l’utilisation de ce moyen de trans­port désuet sem­ble ren­voy­er à un passé rel­a­tive­ment loin­tain, bien que non pré­cisé.

Le roman adopte le point de vue d’Irina, la cadette. Plus exacte­ment, dans un introït qui précède le corps du réc­it, celle-ci indique qu’elle prend la plume elle-même pour racon­ter l’histoire, les dif­férents chapitres du roman intro­duisant une chronolo­gie divisée en journées, répar­ties sur une dizaine de jours.

Alors que Pavel tient un dis­cours exalté sur le fait que leur présence con­jointe suf­fit à raviv­er une har­monie anci­enne, Iri­na con­sid­ère que la vie, notam­ment par les drames qu’elle lui a réservés, l’a fait évoluer en lui enl­e­vant la plu­part de ses illu­sions. En effet, la jeune femme a vécu une rela­tion tumultueuse avec Bruno, un aven­turi­er qu’elle a cher­ché à rejoin­dre aux États-Unis en aban­don­nant la fille qu’elle a eue de lui. Humil­iée par son amant, pro­fondé­ment alcoolique, elle sera réduite à la pros­ti­tu­tion pour pay­er sa tra­ver­sée de retour.


Lire aus­si : un extrait des Héri­tiers de Por­tavent


Pro­gres­sive­ment, Iri­na décou­vri­ra ce que dis­simu­lent d’inquiétant les dis­cours de Pavel et à quel point lui-même n’est plus l’adolescent avec lequel elle s’entendait si bien. Ses con­fi­dences sur son passé dra­ma­tique, loin de sus­citer la com­pas­sion de son cousin, vont para­doxale­ment déclencher chez lui un mépris ravageur, une agres­siv­ité incon­trôlée et une volon­té de vengeance qui se traduiront par une escalade de vio­lence physique allant jusqu’au viol et à l’emprisonnement dans l’enceinte du château.

« J’avais cru à ma résur­rec­tion, mais voilà que je retombais dans l’alcoolisme et que mon corps ser­vait à nou­veau aux désirs putrides, aux vio­lences et aux humil­i­a­tions d’un mâle abject et répug­nant », dira Iri­na.

Débu­tant à la manière d’Éric Rohmer, Les héri­tiers de Por­tavent évolue vers une atmo­sphère digne de Stephen King ou de Mary Shel­ley. La haine qua­si inces­tueuse de Pavel va faire de la douce Iri­na une vic­time promise au pire, errant dans les couloirs déserts d’une abbaye troglodyte, n’ayant comme solu­tion pour sauver sa vie que de ten­ter de sup­primer son cousin, dans un final goth­ico-fan­tas­tique lugubre et déli­rant.

« Je haïs­sais Pavel, con­clut Iri­na. Pas tant pour ce qu’il m’avait fait subir –les coups, le viol – que parce qu’il m’avait ramenée à mon humil­i­a­tion indélé­bile, à ce mépris de moi-même, à la con­science de ma lam­en­ta­ble déchéance ». Dans l’univers patri­ar­cal daté du roman, la femme est une proie tou­jours coupable, jamais assez punie d’avoir enduré les désirs dévoyés des mâles qui l’enferment dans une absolue haine de soi.

René Begon