Les trois sœurs de l’Eldorado

Vir­ginie THIRION,Un pied dans le par­adis, Lans­man, 2018, 46 p., 10€, ISBN : 978–2‑8071–0214‑9

Madeleine et Jeanne, deux sœurs sans le sou, vivent dans l’ancien ciné­ma famil­ial qui n’est plus qu’une ruine. La belle époque de l’Eldorado est bien loin­taine. L’avenir n’offre plus que des pla­fonds croulants, des bouil­lons et du pain ras­sis. Alors par­fois une main inno­cente traine dans le ray­on trai­teur du super­marché le plus proche et emporte avec elle lotte à l’armoricaine ou lapin aux pruneaux. Les deux sœurs, qui sont comme un vieux cou­ple, aiment jouir de petits plaisirs. Un soir, Louise, leur sœur cadette, refait sur­face après dix ans d’absence. Elle n’a plus un rond et veut réin­té­gr­er le domi­cile famil­ial. Madeleine et Jeanne acceptent. Les voilà prêtes à se ser­rer la cein­ture à trois. La vie est moins som­bre quand on est plusieurs. Elles désirent toute­fois manger à leur faim et se met­tent à vol­er de plus en plus. Des petits plats cuis­inés dans le hyper, on passe aux vête­ments et aux vas­es dans les cimetières. Tout est bon pour se faire un peu de blé. Surtout qu’un expert leur somme de quit­ter leur domi­cile devenu insalu­bre. L’expropriation n’est plus très loin, mais les trois sœurs n’ont pas dit leur dernier mot. Telles des Robins des bois, elles extorquent les rich­es. Tout est per­mis pour sur­vivre. Louise ren­con­tre d’ailleurs un veuf riche au cimetière. La voilà leur solu­tion. À moins qu’elles ne soient tombées sur plus rusé qu’elles encore…

Vir­ginie Thiri­on plonge le lecteur dans une ambiance chère à toute fratrie : les chamail­leries, les dia­logues de sourds, les con­ver­sa­tions sans fin, une com­plic­ité infail­li­ble, les blagues, les mêmes sou­venirs que l’on ressasse… Ces trois sœurs n’ont pas leur langue dans leur poche. De vraies pipelettes ! Les répliques fusent. Les adress­es au pub­lic sont nom­breuses. Cha­cune revêt le rôle de nar­ra­trice et a droit à son petit aparté pen­dant lequel nous en apprenons plus sur leur passé. Jeanne a été mar­iée et a eu trois enfants qu’elle a élevés sans amour ni foi. Louise a suivi un rockeur au bout du monde. Seule Madeleine préfère ne pas se dévoil­er… elle ne veut pas don­ner ce petit plaisir au lecteur. Comme tou­jours, Vir­ginie Thiri­on joue avec les codes théâ­traux qu’elle s’amuse à décaler.

L’auteure utilise l’humour, flir­tant par­fois avec le bur­lesque, pour décrire la pré­car­ité et une résis­tance à toute épreuve. Der­rière cette comédie, se des­sine assuré­ment une cer­taine cri­tique sociale. Ce con­te d’aujourd’hui n’est pas sans rap­pel­er le théâtre de Jean-Marie Piemme — à qui est d’ailleurs dédié le texte -, notam­ment sa pièce Les pâtis­sières où l’on retrou­vait égale­ment trois sœurs, une verve piquante et un jouis­sif cynisme à toute épreuve. La pièce a été créée au Théâtre Blocry à Lou­vain-la-Neuve en novem­bre dernier, dans une mise en scène de l’auteure elle-même.

Émi­lie Gäbele